Il y a 40 ans, alors que le Giro 1979 consacrait Saronni face à Moser, la Course de la Paix, la plus grande épreuve du bloc de l’Est, développait sa propre intrigue. Le Soviétique Sergueï Soukhoroutchenkov, le « Bernard Hinault de l’Est », achevait le seul doublé Tour de l’Avenir – Course de la Paix de l’histoire. Pourtant, il n’aurait jamais dû participer à cette Course de la Paix à cause d’un acte jugé « individualiste » par son encadrement, mais la maladie d’un équipier la veille du départ a tout changé…

Au tournant des années 1980, le cyclisme soviétique connaît l’une des périodes les plus fastes de son histoire et domine outrageusement le cyclisme amateur international auquel il est cantonné1. L’URSS est imbattable dans la Course de la Paix où elle gagne le classement individuel entre 1977 et 1981 et le classement par équipes entre 1975 et 1981. Surtout, les hommes en rouge ont pour la première fois remporté, en septembre 1978, le Tour de l’Avenir qui leur était considéré comme inaccessible au vue de son parcours montagneux. Avec Soukhoroutchenkov en tête, l’URSS a même écrasé l’épreuve en réalisant le quadruplé au classement général !

L’incident du Giro delle Regioni

En avril 1979, pour préparer la Course de la Paix disputée en mai, le directeur sportif des sélections soviétiques Viktor Kapitonov emmène son équipe principale sur le Circuit de la Sarthe « open », puis sur le Giro delle Regioni en Italie. Il a choisi une équipe quasi identique à celle du Tour de l’Avenir 1978. Au Giro delle Regioni, les Soviétiques sont insolents de facilité et font carton plein en remportant les huit étapes et demi-étapes ainsi que le prologue par équipes. Néanmoins, un événement va détraquer la sérénité de la sélection…

A la veille de l’arrivée, le classement général est le suivant :
1. Alexandre Averine (URSS)
2. Saïd Gousseïnov (URSS) à 1’47’’
3. Ronny Claes (BEL) à 2’24’’
4. Sergueï Nikitenko (URSS) à 3’08’’

9. Sergueï Soukhoroutchenkov (URSS) à 4’30’’

Averine semble avoir course gagnée. Cependant, fidèle à sa tactique du « toujours plus », Kapitonov ne s’en contente pas et exhorte ses coureurs à faire le nécessaire pour éjecter Claes du podium à l’occasion des deux dernières demi-étapes. Dans la première demi-étape longue de 102 kilomètres, entre La Spezia et Livourne, Soukhoroutchenkov applique les consignes et attaque dès le km 5. Il est suivi par quatre coureurs dont son équipier Sergueï Morozov. Vingt-cinq kilomètres plus loin, dans la côte de Carrara, la seule de la journée répertoriée au Grand Prix de la montagne, « Soukho » en remet une couche et s’isole seul en tête. Il reste alors 70 kilomètres et le vent souffle fort. Son entreprise paraît condamnée, d’autant que les équipes adverses coopèrent dans le peloton pour ramener l’homme seul à la raison. Pourtant, Soukhoroutchenkov ne faiblit aucunement et l’écart ne cesse de croître ! L’impensable se produit : « Soukho » gagne l’étape avec 4 min 26 s d’avance et, grâce aux bonifications, subtilise le maillot Brooklyn de leader à Averine pour 35 secondes !

Dès lors, la démonstration de « Soukho » interroge. Avait-t-il l’intention de détrôner son propre équipier ? « C’était dans les plans que j’attaque, répond l’intéressé. Mais je ne pensais certainement pas que je gagnerais toutes ces minutes. Je ne visais pas le maillot, je cherchais seulement à déloger le Belge Claes de la troisième place. » Le doute est néanmoins présent.

La deuxième demi-étape est organisée sous la forme d’un critérium dans les rues de Livourne sur 45 kilomètres. Anticipant la lutte des favoris, Sergueï Nikitenko fait le travail à l’avant en gagnant son étape et en passant à son tour Ronny Claes au classement général. Il était le dernier Soviétique à ne pas avoir gagné d’étape sur ce Giro. Derrière, la bataille fait rage. Averine tente de reprendre son bien mais « Soukho » ne se laisse pas faire. Averine parvient tout de même à distancer le peloton avec un groupe de quatre coureurs et reprend 29 secondes au leader… Insuffisant pour récupérer le maillot Brooklyn qui reste définitivement sur les épaules de Soukhoroutchenkov pour six secondes !

Au-delà de cette passe d’arme qui laisse des traces dans les esprits, les objectifs de Viktor Kapitonov ont été atteints et même dépassés pour le classement général final :

1. Sergueï Soukhoroutchenkov (URSS), les 984 km en 23h 06’ 23’’ (42,6 km/h)
2. Alexandre Averine (URSS) à 6’’
3. Sergueï Nikitenko (URSS) à 2’07’’
4. Saïd Gousseïnov (URSS) à 2’13’’
5. Ronny Claes (BEL) à 2’50’’

« Soukho » reçoit la bise du vainqueur à l’arrivée du Giro delle Regioni. © L’Unità

La sanction avant le coup de théâtre

A une semaine de la Course de la Paix qui débute à Prague, l’encadrement soviétique est embarrassé par le comportement de « Soukho » qu’il juge « individualiste ». La sanction tombe finalement : Soukhoroutchenkov est remplacé par Ramazan Galialetdinov qui a brillé avec l’équipe B sur des courses de préparation en Tchécoslovaquie. Le vainqueur du Giro delle Regioni et du dernier Tour de l’Avenir se retrouve remplaçant ! Il ne reste donc sur place que pour palier à un éventuel forfait de dernière minute. Au matin de la veille de la course, le cycliste originaire de Briansk est conduit à l’aéroport de Prague pour repartir à Moscou. Néanmoins au même moment, Sergueï Morozov se réveille avec la joue complètement gonflée : il souffre d’un abcès dentaire et doit déclarer forfait ! Une voiture est dépêchée d’urgence pour aller récupérer Soukhoroutchenkov à l’aéroport. Le champion cycliste est intercepté au tout dernier moment alors qu’il était déjà installé dans l’avion !

La course de la Paix 1979

La fiche technique

Du 9 au 24 mai 1979
32e édition
Prague – Varsovie – Berlin
13 étapes, dont la 7e en deux tronçons, et un prologue pour un total de 1942 km
19 équipes de 6 coureurs (112 partants)

La sélection soviétique

13. Sergueï Soukhoroutchenkov (Forces Armées, Kouïbychev)
14. Alexandre Averine (Forces Armées, Kouïbychev)
15. Aavo Pikkuus (Dynamo, Tartu)
16. Sergueï Nikitenko (Forces Armées, Kouïbychev)
17. Saïd Gousseïnov (Dynamo, Douchanbé)
18. Ramazan Galialetdinov (Forces Armées, Kouïbychev)

« Soukho » fait le break en Tchécoslovaquie

La Course de la Paix 1979 débute par les étapes vallonnées de Tchécoslovaquie. Le premier temps fort intervient lors de la quatrième étape longue de 137 kilomètres, entre Dubnica et Banská Bystrica. Un premier écrémage s’effectue dans la côte de Homolka au km 21. Puis au km 47, dans la côte de Strážov, neuf coureurs se détachent : les Soviétiques Soukhoroutchenkov et Nikitenko, les Bulgares Fortounov et Staïkov, l’Allemand Hartnick, le Tchécoslovaque Bartolšic, le Roumain Romașcanu, le Belge Jochums et le Polonais Walczak. Ce dernier lâche peu de temps après. Parmi les grandes équipes, la sélection de Pologne est donc la seule non représentée. Mais celle-ci ne parvient pas à contrôler l’échappée, si bien que l’écart augmente très vite jusqu’à atteindre sept minutes ! Impressionnant dans les différentes difficultés du parcours, c’est en toute logique que « Soukho » s’échappe seul à une trentaine de kilomètres de l’arrivée. Il gagne avec 3 min 50 s sur ses anciens compagnons de fuite, et 5 min 12 s sur le peloton. Il a fait le break et endosse son premier maillot jaune de la compétition.

Soukhoroutchenkov seul en tête dans la 4e étape. © Page Facebook de Sergueï Soukhoroutchenkov

Solidement en tête du classement général, Soukhoroutchenkov fait preuve d’autorité le lendemain, entre Pohronská Polhora et Košice, pour conserver son bien. Il résiste tout d’abord à une offensive quasi-générale de la Pologne en début d’étape, qui place quatre hommes sur quatorze dans l’échappée. Puis il contre-attaque ce groupe à 16 kilomètres de l’arrivée dans l’ascension de Jahodná, pour s’imposer à nouveau en solitaire en terminant quinze secondes avant les autres échappés. Il porte alors son avance au classement général à 4 minutes sur son premier poursuivant, le Bulgare Staïkov. Le Soviétique semble dès lors inaccessible avec seulement les étapes plates et les deux contre-la-montre en Pologne et en Allemagne démocratique à l’horizon.

Classement général après la 5e étape :

1. Sergueï Soukhoroutchenkov (URSS)
2. Nentcho Staïkov (BUL) à 4’00’’
3. Mircea Romașcanu (ROU) à 4’44’’

Soukhoroutchenkov maîtrise ses adversaires directs

Le temps fort suivant se situe lors de la septième étape divisée en deux tronçons. Lors du contre-la-montre du matin, Naściszowa – Nowy Sącz, long de 29 kilomètres, Soukhoroutchenkov distance encore nettement ses adversaires au général, ne perdant l’étape que de 13 secondes face à la machine allemande Bernd Drogan. Nentcho Staïkov perd 2 min 28 s et rétrograde à la quatrième place du classement général. Le Polonais Jan Jankiewicz, qui limite la casse, concède 31 secondes sur « Soukho » et monte à la deuxième place du général à 5 min 46 s. L’après-midi, entre Nowy Sącz et Rzeszów, neuf coureurs faussent compagnie au peloton dans les derniers kilomètres, parmi lesquels figure le maillot jaune. Alors que l’Italien Luigi Trevellin remporte l’étape, Soukhoroutchenkov récolte 41 secondes supplémentaires dans sa besace.

Classement général après la 7e étape :

1. Sergueï Soukhoroutchenkov (URSS)
2. Jan Jankiewicz (POL) à 6’27’’
3. Krzysztof Sujka (POL) à 7’09’’

Le dernier contre-la-montre est organisé la veille de l’arrivée à Neubrandenburg sur 32 kilomètres. Drogan s’impose une nouvelle fois à 49,665 km/h de moyenne, record de l’épreuve. Soukhoroutchenkov termine neuvième à 1 min 25 s. Jankiewicz est encore quinze secondes derrière. L’Allemand Andreas Petermann, deuxième de l’étape, récupère la deuxième place du général à 6 min 17 s de « Soukho ».

Dans la dernière étape en direction de Berlin, menée à vive allure, « Soukho » surmonte une ultime alerte à cause d’une crevaison. Averine, pas rancunier après l’incident du Giro delle Regioni, lui tend son vélo. Mais c’est un peu la panique dans le camp soviétique avec Pikkuus qui perce à son tour, car devant, les équipes de Pologne, RDA et Tchécoslovaquie unissent leurs forces pour tenter de distancer le maillot jaune. Epaulé par des équipiers qui se sacrifient comme ils peuvent, « Soukho » se retrouve à chasser dans un troisième peloton. Mais il se ressaisit, rattrape le deuxième peloton, avant de finalement reprendre sa place en tête, et que tout ne rentre dans l’ordre.

Le dossard 13 porte-bonheur de Soukhoroutchenkov. © Miroir du Cyclisme

Vers le titre olympique malgré les conflits

Alors qu’il ne devait pas participer à l’épreuve, Sergueï Soukhoroutchenkov devient ainsi le premier coureur de l’histoire à réaliser le doublé Tour de l’Avenir – Course de la Paix. Cet exploit ne sera plus jamais réalisé. Il remportera de nouveau le Tour de l’Avenir en septembre 1979 en devenant, là-aussi, le premier double vainqueur du « Tour de France des amateurs », une performance jamais renouvelée depuis. Malgré ses performances qui lui valent le titre de « cycliste amateur de l’année » décerné par L’Equipe, Soukhoroutchenkov sera encore aligné en tant que remplaçant, et donc non-partant, pour le championnat du monde à Valkenburg suite à une dispute avec un fonctionnaire du Comité des sports d’URSS.

Viktor Kapitonov ne souhaitera pas l’aligner pour les Jeux Olympiques de Moscou et se cachera derrière un argument technique : « Ce n’est pas un circuit pour Soukhoroutchenkov. Il est un coureur qui enroule. Or, il faudra relancer sans cesse le braquet. Je vois en premier lieu Averine et Nikitenko, les sprinteurs, qui sont également des coureurs suffisamment complets ! » Néanmoins, « Soukho » se rendra incontournable lors de la dernière course de préparation pansoviétique sur le circuit olympique de Krylatskoïe (dans le cadre de la Coupe d’URSS), où il gagne après 40 kilomètres d’échappée solitaire avec 2 min 23 s d’avance. Kapitonov ne trouvera plus rien à redire. Soukhoroutchenkov sera sélectionné et remportera la médaille d’or… en solitaire bien entendu.

Résultats de la Course de la Paix 1979

Etapes remportées par : Jan Jankiewicz (POL) (prologue), Nentcho Staïkov (BUL), Michal Klasa (TCH), M.Klasa, Sergueï Soukhoroutchenkov (URSS), S.Soukhoroutchenkov, Walter Clivati (ITA), Bernd Drogan (RDA) (CLM Individuel), Luigi Trevellin (ITA), Krzysztof Sujka (POL), K.Sujka, Domenico Perani (ITA), Benjamin Vermeulen (BEL), B.Drogan (CLM Individuel), B.Drogan.

Classement général final :

1. Sergueï Soukhoroutchenkov (URSS) en 47h 03’ 56’’ (41,2 km/h)
2. Andreas Petermann (RDA) à 6’27’’
3. Krzysztof Sujka (POL) à 6’41’’
4. Jan Jankiewicz (POL) à 6’42’’
5. Aavo Pikkuus (URSS) à 7’17’’

11. Ramazan Galialetdinov (URSS) à 10’19’’
16. Saïd Gousseïnov (URSS) à 13’16’’
20. Charly Bérard à 15’26’’
25. Bernard Rey à 18’53’’
28. Alexandre Averine (URSS) à 20’40’’
32. Sergueï Nikitenko (URSS) à 23’46’’
42. Michel Demeyre à 41’51’’
46. Roland Gaucher à 48’12’’
48. Joël Soudais à 50’14’’
65. Thierry Desevres à 1h19’47’’
87 coureurs classés.

Classement par équipes :

1. Union Soviétique en 141h 25’10’’
2. Pologne à 6’15’’
3. Allemagne de l’Est à 10’48’’
4. Tchécoslovaquie à 17’58’’
5. Bulgarie à 20’44’’

8. France à 34’46’’

Classements annexes :

Montagne : Sergueï Soukhoroutchenkov (URSS)
Combativité : Jan Jankiewicz (POL)
Par points : Aavo Pikkuus (URSS)

Sources

  • Archives des journaux L’Unità, L’Humanité, Rudé právo et Sovetski Sport, et des magazines Vélo et Miroir du Cyclisme.
  • TUSZYNSKI, Bogdan et MARSZALEK, Daniel, Wyścig Pokoju 1948-2001, Fundacja Dobrej Książki, 2002.
  • Remerciements à Ramazan Galialetdinov pour ses témoignages personnels.

1 Les sportifs du bloc de l’Est étaient contraints de rester « amateurs » pour pouvoir participer aux Jeux Olympiques et représenter leur pays. Les JO n’ont en effet commencé à s’ouvrir aux professionnels qu’à partir des années 80, le cyclisme ayant fait sa bascule en 1996. De ce fait, le calendrier cycliste professionnel, dominé par les Occidentaux, et le calendrier amateur, dominé par le bloc de l’Est, évoluaient en parallèle avec quelques rares rencontres lors des courses « open ».