La vidéo dure quarante-cinq secondes, mais elle a suffit à faire trembler la terre du monde cycliste ce matin, Alberto Contador vient d’annoncer que la prochaine Vuelta sera sa dernière course professionnelle. Chantre du panache depuis son retour de suspension il y a cinq ans, cette caractéristique fait d’El Pistolero un champion des plus populaires du peloton actuel. Passé pro en 2003, Contador symbolise assez bien cette quinzaine d’année parfois agitée pour le cyclisme.

L’accueil de la retraite du champion espagnol offre une compilation de réactions éprises de respect et d’admiration pour un coureur dont on a souvent loué le sens de l’attaque sur ses dernières apparitions en course. Voilà qui permet de voir que la mémoire courte semble prendre le pas sur celle que nous devrions avoir sur le long terme. On oublie en effet que la carrière de Contador fut loin d’être un fleuve tranquille. Pas question ici de remettre en cause son statut de champion, celui-ci semble indéniable, son palmarès l’atteste. Mais il ne faut pas oublier que sa carrière est aussi marquée par le sceau de managers dont la réputation est plus que contestée, comme Manolo Saiz, Johan Bruyneel ou encore Bjarne Riis. Autant de noms qui n’offrent pas une probité extrême. Ajouter à cela l’affaire du Clenbutérol sur le Tour de France 2010, dont des traces, certes infinitésimale, furent trouvées dans les urines du champion mais débouchant sur un contrôle positif et une suspension de deux ans en trompe l’œil, signifiée dix-huit mois après les faits. Disparaissent ainsi les résultats acquis  entre juillet 2010 et janvier 2012, de quoi lui enlever un Tour de France et un Tour d’Italie notamment et le contraignant ensuite à ne pas courir entre février et août 2012. Au milieu de tout ça, se trouvent les méandres de l’affaire Puerto, dans laquelle il fut un court laps de temps cité en 2006 et qui empêcha sa participation au Tour de France cette année-là, son équipe n’ayant plus l’effectif minimal requis pour prendre part au départ à Strasbourg.

Alberto Contador va manquer au cyclisme après cette Vuelta, car le vélo manque de ce type de coureur qui pour gagner n’ont pas peur de prendre des risques

De quoi donner aux yeux de certains un goût particulier à la première victoire d’El Pistolero sur la Grande Boucle un an plus tard. Un Tour de France de sinistre mémoire, marqué par de multiples affaires, comme les contrôles positifs d’Alexandre Vinokourov ou encore la suspicion entourant un étonnant maillot jaune, Michael Rasmussen que son équipe fut contrainte de retirer suite au mensonge du danois sur sa localisation avant le Tour. Une épreuve où Contador est le seul à tenir tête au leader controversé en le battant au sommet du Plateau de Beille, ou encore en offrant une hallucinante montée de Peyresourde où les deux protagonistes se livrèrent à une série alternant surplaces et attaques au sprint ! Mais un Tour de nature à lancer l’espagnol dans le bain des spécialistes de Grand Tour. Dès l’année suivante, il ajoute à son palmarès le Giro et la Vuelta, devenant l’un des plus jeunes coureurs de l’histoire à compter Tour de France, d’Italie et d’Espagne dans son escarcelle. Deux victoires pourtant loin d’être acquises au début de saison, car les directions respectives des trois épreuves ont dans un premier temps choisi de s’affranchir du règlement UCI en se passant de la nouvelle équipe de Contador, la formation Astana version Bruyneel, arguant du fait qu’en 2007 l’équipe kazakh a prit trop de libertés avec l’éthique et que son changement de direction et de staff ne suffit pas à en refaire une virginité. La suite, nous la connaissons, seul ASO campe sur ses positions, au contraire de RCS et Unipublic (organisateurs du Giro et de la Vuelta) qui accueillent finalement l’équipe de l’espagnol.

Mais il serait réducteur de résumer la carrière de Contador à cette surnage en eaux troubles. Non, il faut aussi savoir saluer la force de caractère du coureur . Tout d’abord il faut se souvenir qu’au début de sa carrière il fut victime d’un un cavernome (malformation vasculaire congénitale). Un long passage sur le billard en juin 2004, pour une opération durant plus de cinq heures, pendant laquelle on lui posa deux plaques en titane, et d’où subsiste une cicatrice faite par soixante-dix points de sutures, reliant ses oreilles l’une à l’autre. Après plusieurs semaines de coma ensuite et une longue rééducation pour d’abord remarcher, Contador remonte enfin sur son vélo à la fin d’année. Son retour en compétiton, il le signe par une victoire sur l’étape reine du Tour Down Under dès janvier 2005. Du caractère il en faut encore quand quelques années plus tard, son propre directeur sportif Johan Bruyneel, fait entrer un vilain loup dans la bergerie de son équipe, Lance Armstrong lors de son come-back dans le peloton pro. C’est dans une ambiance aussi pesante que Greg LeMond avait connu auprès de Bernard Hinault en 1986 que Contador cueille son deuxième Tour de France. Sur la route, il démontre sa supériorité face à l’américain en allant chercher le maillot jaune à la pédale sur les pentes de Verbier et laissant ensuite l’américain figurer simplement à la troisième place finale. Il faut du cran pour résister au jeu psychologique qu’Armstrong et Bruyneel imposent à l’espagnol. Ce caractère toujours qui lui vaut aussi de passer outre les frasques d’Oleg Tinkov, qui lors du passage de l’espagnol dans sa formation entre 2012 et 2016, ne l’épargne pas en remarques acerbes et parfois déplacées souvent envoyées par le truchement de son compte Twitter. Néanmoins sous ses couleurs, Contador empoche deux Tours d’Espagne (2012 et 2014) et un Tour d’Italie (2015) en jonglant tantôt avec les félicitations et les réprimandes de son fantasque patron.

Alberto Contador dans la montée de Peyresourde lors du Tour cette année, loin de son insolente supériorité ici même dix ans auparavant (photo: © Olivier Perrier/Le Dérailleur)

Une force de caractère qui lui permet de faire à son retour de suspension en août 2012, une seconde partie carrière marquée comme nous l’avons dit plus haut par un panache à toute épreuve. Donné pour battu, il renverse cette année-là la Vuelta en partant à plus de quarante kilomètres de l’arrivée d’une étape de moyenne montagne. Plus récemment, sur Paris-Nice il n’hésite point à tenter le tout pour le tout, notamment en lançant les grandes manœuvres dans l’ultime étape face à Sergio Henao et la Sky cette année, comme face encore à cette même équipe et Geraint Thomas douze mois auparavant. Une deuxième partie de carrière où il manque à l’espagnol une derrière victoire dans le Tour de France. La troisième selon les tablettes, la quatrième selon le décompte officieux de Contador, réfutant la perte sur tapis vert de la Grande Boucle en 2010 ou encore du Giro en 2011. En 2013 il est surclassé par une équipe Sky dont l’emprise fut-elle que l’espagnol ne peut rien faire face à Froome. Il est même éjecté du podium par un Joaquim Rodriguez, qui n’ayant pas digéré qu’El Pistolero lui ai arraché la Vuelta précédente, mène une véritable vendetta sur les pentes du Semnoz. En 2015, diminué par son Tour d’Italie victorieux et il ne peut peser encore face au britannique, malgré un tempérament offensif dans les Alpes. L’an passé il abandonne fiévreux sur les pentes pyrénéennes et cette année, le glas du déclin ayant définitivement sonné, il se résout à accepter la défaite non sans tenter d’attaquer comme entre Saint-Girons et Foix. Mais si Contador doit avoir un regret, c’est au sujet du Tour de France 2014. Le dernier couru sous la férule de Bjarne Riis. Cette fois-ci la malchance a raison des ses ambitions de maillot jaune avec une chute dans l’étape Vosgienne, offrant à Vincenzo Nibali un boulevard mais surtout, nous privant d’un duel avec l’italien. Contador semblait encore en mesure de jouer la gagne cette année-là, après un Dauphiné où il fut à la bagarre avec Froome ou comme l’en attestera sa Vuelta gagnée quelques semaines plus tard, alors qu’il quitte le Tour avec une fracture du plateau tibial. Voilà de quoi donner un indice sérieux sur sa condition de l’époque.

Un panache en trompe l’œil disent certains, démonstration d’une condition ne permettant plus de traiter d’égal à égal avec des Froome, des Quintana et autres vainqueurs de Grands Tours actuels. Mais il faut plutôt relever le fait que cet instinct d’attaquant résulte d’une soif de vaincre intacte malgré la supériorité avérée de ses adversaires. Et en cela Alberto Contador va manquer au cyclisme après cette Vuelta, car le vélo manque de ce type de coureur qui pour gagner n’ont pas peur de prendre des risques, peur de perdre une place sur un podium de nature pourtant à ravir des sponsors et des managers adroits à la pêche aux points UCI. Et rien que pour cela, la Vuelta qui s’élance dans moins de deux semaines à Nîmes, promet d’être intéressante à suivre, car au-delà d’une liste de départ relevée, nous avons la certitude que Contador n’hésitera pas à enflammer l’épreuve. Une sorte de tournée d’adieu pour un champion emblématique de la dernière décennie, dont il ne faudra jamais occulter tout les aspects d’une carrière définitivement riche en événements.