A l’automne dernier, juste avant que l’on découvre le parcours du 101ème Tour de France, s’en est allé en toute discrétion le doyen des coureurs français du Tour, Albert Bourlon.

Le berrichon donnait son dernier souffle à l’hôpital de Bourges, le  16 octobre 2013 où il séjournait depuis une dizaine de jours, après un accident vasculaire cérébral. Bourlon emporta avec lui un record qui n’est pas prêt d’être battu dans l’histoire du Tour de France, celui de la plus longue échappée en solitaire victorieuse

« PRIX ET PRIMES, ALBERT BOURLON LE SOLITAIRE, A TOUT RAFLE DE CARCASSONNE A LUCHON »

C’est par ce titre que l’hebdomadaire But et Club du 15 juillet 1947 , résuma la 14ème étape du 1er Tour de France de l’après guerre. Un Tour qui se déroulait dans une France encore meurtrie par les profondes blessures provoquées par le second conflit mondial. Le président du conseil Ramadier ne tiendra plus longtemps, les grèves se multiplient et la CGT obtiendra 11% d’augmentation pour les salaires. Le pays vit toujours à l’heure du rationnement pour le pain, la viande ou encore le carburant, mais le Tour échappe à ces mesures tant on espère de lui qu’il apporte un peu de bonheur aux français. Et ce fut le cas.

Revenons à cette 14ème étape, elle emmena les coureurs de Carcassonne à Bagnères-de-Luchon par delà notamment les Col de Port ou encore du Portet d’Aspet. Le maillot jaune est sur les épaules de René Vietto qui s’en est emparé dès la 2ème étape qui reliait Lille à Bruxelles et le niçois réussi a traverser le massif alpin sans trop d’encombres malgré les attaques de Robic, Fachleitner ou encore de Camellini en s’offrant même le luxe de s’imposer à Digne les Bains. Les premiers contreforts pyrénéens n’ont pas de quoi effrayer le leader qui préfère se concentrer sur l’étape suivante qui ira de Luchon à Pau.

Un homme, par contre, ne compte pas s’économiser, le berrichon Albert Bourlon. Dès le départ de l’étape, il prend la poudre d’escampette alors que 253 kilomètres sont au programme. Le porteur du dossard 89 à une idée derrière la tête, empocher le maximum de primes distribuées le long de la route et le peloton ne semble pas décidé, dans un premier temps, à contrarier ses plans tant Bourlon est réputé pour ses efforts longs et vains. Ce n’est qu’après 120 kilomètres de course, après Tarascon sur Ariège, que Pontet, Camellini (dauphin de Vietto au général), Goldschmitt et Lazaridès commencent à se porter en tête de paquet pour accélérer l’allure, lors de l’ascension du col de Port, alors que le fuyard possède 19 min d’avance. Au sommet du col, c’est le maillot jaune en personne qui mène le train du peloton, Vietto ne semble pas goûter la fugue de Bourlon. Vietto qui, encore lui, passera également en tête du groupe de chasse au sommet du Portet d’Aspet.

« VOUS M’AVEZ VU CETTE FOIS? »

Alors que le col de Ares, dernière difficulté du jour, est escaladé, ses 2 premiers poursuivants, Callens et Cottur, possèdent 19 min 16 de retard au sommet du col. La messe est dite, Albert Bourlon ne sera pas rejoint, dans sa musette 100 000 anciens francs de primes (soit 160 € aujourd’hui…) et il se présente dans le cité thermale, sur la fameuse allée d’Etigny avec 16 min 30 sur Callens et Cottur tandis que le peloton, réglé par Robic, lui arriva 28 min 33 sec après le héros du jour.

Ce splendide exploit (253 kilomètres d’échappée solitaire) posséda autant plus de saveur pour le coureur car 2 jours auparavant les commissaires l’avaient tout simplement oublié dans le classement de l’étape si bien qu’il dut porter réclamation. Il eut alors cette question savoureuse posée à ces mêmes commissaires « vous m’avez vu cette fois ».

UN RECORD A JAMAIS DANS L’HISTOIRE

Dans l’histoire riche de 100 éditions, jamais un coureur ne put faire mieux que ces 253 kilomètres d’échappée. Thierry Marie en 1991 entre Arras et le Havre s’en approcha avec 234 bornes à l’avant suivi dans sa voiture d’assistance par Bernard Quilfen, directeur sportif adjoint de Castorama, lui même auteur d’une fugue de 223 kilomètres en 77 vers Thonon les Bains. Et on peut avancer sans problèmes que ce record n’est pas prêt de tomber tant le kilométrage des Grands Tours est strictement réglementé. Par exemple en 2014, l’étape la plus longue fera 237,5 km. Clin d’oeil de l’histoire, elle reliera Carcassonne à Bagnères-de-Luchon. On ne peut rêver meilleur hommage à Albert Bourlon, qui est donc, quasiment assuré de rester pour l’éternité dans le légende du Tour de France.