Après notre cahier d’histoire consacré à la Course de la Paix 1979 (lire ici), Le Dérailleur vous propose la traduction d’un article publié en URSS à la fin de l’année 1980 sur Sergueï Soukhoroutchenkov. L’article retraçait la vie du champion avant de livrer quelques témoignages de celui-ci sur son échappée décisive à la Course de la Paix et les différences entre l’épreuve reine du bloc de l’Est et le Tour de l’Avenir. L’article a été écrit par la journaliste A. Chaverdova et publié dans la revue annuelle de la fédération soviétique de cyclisme (Velosipednyj sport: Ežegodnik, Fizkul’tura i sport, 1980).

Au terme de l’année pré-olympique 1979, les journalistes sportifs ont reconnu Sergueï Soukhoroutchenkov comme le plus fort des cyclistes amateurs. L’Union Cycliste Internationale l’a nommé meilleur coureur du monde. La progression de celui-ci a été fulgurante et pour beaucoup inattendue. Le militaire de 23 ans, représentant le club de l’armée de Kouïbychev (NDLR : Samara aujourd’hui), était devenu champion d’URSS de course par étapes en 1978. En 1979, il a gagné les trois courses les plus importantes de la saison – le Tour de l’Avenir en France, le Giro delle Regioni en Italie et la Course de la Paix.

Sergueï est né le 10 août 1956 dans l’oblast de Briansk. Il est marié, a un garçon de deux ans. Ses parents sont kolkhozniks. Pendant son temps libre, il les aide dans les champs. Le vélo n’est pas sa seule passion ; il aime nager et faire du ski du fond. Il est intéressant de remarquer que son grand-frère Viktor était aussi cycliste et courait sur les parcours routiers avec V. Kapitonov. (NDLR : Il termina 5e du championnat du monde des 100 km par équipes en 1967.) L’amour du sport est une tradition dans sa famille. Sergueï est humble et discret, et donne l’impression d’être une personne calme et flegmatique, mais seulement tant qu’il ne monte pas sur la selle d’un vélo. Sitôt le départ donné, il devient une personne complètement différente : compétiteur, audacieux, persévérant. Il n’abandonne jamais ses équipiers en difficulté.

« Il est possible que même les professionnels les plus renommés n’aient pu contenir ce coureur talentueux. »

Le correspondant de l’agence France Presse, qui commentait le Tour de l’Avenir, a présenté Soukhoroutchenkov en ces termes : « Il a parcouru les dix-sept étapes en 43 heures 53 minutes et dominé de la tête et des épaules l’épreuve. Il est possible que même les professionnels les plus renommés n’aient pu contenir ce coureur talentueux. » Sa prestation à la Course de la Paix fut particulièrement impressionnante. Pour vaincre aujourd’hui dans cette prestigieuse course de la saison, il est nécessaire d’être un coureur complet de grande qualité : être rapide et audacieux à la fois sur le plat et en montagne ; être capable de tout donner dans les contre-la-montre ; et maîtriser les arrivées sur les pistes en cendrée des stades. S. Soukhoroutchenkov est venu en tant que remplaçant à la Course de la Paix, mais quand la veille de la compétition S. Morozov est tombé malade, il fut réintégré à l’équipe.

Soukhoroutchenkov lors d’une course en URSS © Fizkul’tura i sport

Dans les deux premières étapes, le sportif ne fut pas en réussite : il était 27e au classement général. Dans l’étape Olomouc – Dubnica, Soukhoroutchenkov réussit à se glisser dans l’échappée à 90 kilomètres de l’arrivée. Il fit cavalier seul ensuite pendant près de 60 kilomètres. Mais alors qu’il ne restait pas plus de cinq kilomètres avant le stade, il fut happé par la vague de poursuivants et ne put s’y accrocher¹. A Dubnica, alors que les applaudissements réservés aux vainqueurs retentissaient, Sergueï s’éclipsa la tête baissée sans adresser la parole à quiconque. Il ne pouvait se pardonner son erreur tactique. Mais c’est ici, à Dubnica, que Soukhoroutchenkov prit la ferme décision de prendre sa revanche dans la quatrième étape: « C’est arrivé d’un coup sans crier gare, se rappelle Soukhoroutchenkov. On se bousculait encore dans le peloton quand l’ardoisier signala que les fuyards étaient déjà loin. Je me suis grillé la veille et je me demandais alors quoi faire : temporiser ou me lancer dans la poursuite. Notre directeur sportif est monté à ma hauteur. Starkov, l’entraîneur de la sélection (NDLR : Anatoli Starkov était le directeur sportif n°2 derrière Kapitonov), ouvra la fenêtre et cria : « N’est-il pas temps d’aller les rattraper ? Essaie. » Je me suis dressé sur les pédales, avec le Polonais Sujka dans la roue… »

« Au-dessus de n’importe quelle course, il y a les Jeux Olympiques. »

Néanmoins Sujka ne tint pas le rythme et lâcha prise. Soukhoroutchenkov parvint à rejoindre le groupe d’échappée de huit coureurs, parmi lesquels figuraient son compatriote Nikitenko, le Polonais Walczak, les Bulgares Fortounov et Staïkov, le Tchécoslovaque Bartolšic, le Roumain Romașcanu, l’Allemand Hartnick et le Belge Jochums : « J’assurais l’essentiel du travail avec Sergueï Nikitenko, raconta Soukhoroutchenkov. Les autres étaient réticents à passer. Les gars commençaient petit à petit à être entamés… Et devant, il y avait la montée difficile de Malý Šturec (NDLR : à 23 kilomètres de l’arrivée). J’ai fait un signe à Sergueï [Nikitenko] : « J’y vais, contrôle ! » » Soukho poursuit: « Les montagnes étaient mes alliées. J’avais l’âme légère et joyeuse. Je savais que Nikitenko me soutiendrait. Et puis, j’aperçus la foule et les chaînes de policiers sur le bord de la route. Cela signifiait que j’étais déjà en ville et donc que le stade était proche. Mais je ne croyais pas encore à la victoire… »

Mais la victoire accompagne habituellement les braves. Dans les côtes, Soukhoroutchenkov surclassa largement ses adversaires, démontrant sa maîtrise et sa puissance. Il entra en tête dans le stade « Dukla » et leva les mains avec fatigue. Grâce à son irrésistible envolée solitaire, il écarta le groupe des poursuivants à quatre minutes et devint leader de la course. Sergueï porta le maillot jaune et ne céda aucune de ces minutes à ses adversaires. A l’arrivée, Sergueï Nikitenko prit la deuxième place. Cette victoire permit à l’équipe soviétique de passer de la troisième à la première place (NDLR : au classement par équipes). Un des correspondants étrangers (NDLR : pour le magazine français Vélo) demanda à Soukhoroutchenkov quelle était la course la plus difficile entre le Tour de l’Avenir et la Course de la Paix: « Au niveau du parcours, le Tour de l’Avenir est plus dur car plus montagneux. Cependant, gagner la Course de la Paix est plus compliqué. Avant cette fameuse quatrième étape, je devais être constamment sur mes gardes. La concurrence était incomparablement plus rude. Néanmoins au-dessus de n’importe quelle course, il y a les Jeux Olympiques. » Aux Jeux de la XXIIe Olympiade, Sergueï Soukhoroutchenkov remporta finalement la médaille d’or de la course en ligne.

¹ Cette échappée de cinq coureurs devança finalement le peloton de sept secondes. Cet épisode n’a pas été relaté dans l’article publié la semaine dernière sur Le Dérailleur.