Dernier volet de notre série sur le mois de mars 1995 de Laurent Jalabert. Place aujourd’hui au Critérium International qui, cette année-là, eu lieu pour la première fois dans le département du Tarn. Il n’en fallait pas pour sur-motiver celui qui affolait les compteurs depuis quelques semaines. Quinze jours après son Paris-Nice et une semaine après Milan-San Remo, Jalabert à domicile, nourrissait l’ambition de réaliser un triplé totalement inédit. Une façon d’asseoir définitivement son nouveau statut.

La fiche de l’épreuve

64ème édition du Critérium International de la route
1 étape en ligne, 1 course de côte et 1 contre-la-montre
Départ Albi
Arrivée Lavaur

Les temps forts

Le Critérium International, c’est le concours complet du coureur cycliste. Sur deux jours les concurrents doivent se farcir, une étape en ligne oscillant entre 180 et 200 kilomètres, puis le lendemain un demi-étape aux reliefs peu amicaux le matin, se finissant au sommet d’un col et un contre-la-montre individuel l’après-midi. Être polyvalent pour s’y imposer est un doux euphémisme.

Ponctuel au rendez-vous

Les routes du Tarn sont de celles que l’on nomme « mal-plates ». Cette expression, sorti tout droit du jargon cycliste est sans équivoque, dans le Tarn pas de temps morts, même sur l’étape en ligne dite « des sprinteurs ». Dans une boucle autour d’Albi, la bagarre a bien lieu. Comme c’est de coutume dans les années 90, un illustre inconnu sort du bois et se prépare à rafler la mise. Dans ce rôle ce jour-là, l’italien Francesco Frattini (Gewiss) qui porte la couleur turquoise de l’équipe dont le taux d’hématocrite en règle ferait rêver tout homme politique…Parti à 6 kilomètres de ligne d’arrivée, on se dit qu’il est en passe faire un sacré hold-up. Mais c’était sans compter sur un Erik Breukink entièrement dévoué à son leader, le héros local, Laurent Jalabert bien sûr. A 300 mètres, Frattini est repris et Jalabert après avoir tenté de se faufiler sur la droite, déboite par l’autre côté le russe Berzin pour s’offrir le premier bouquet. Jaja est en marche.

Prophète en son pays

jalabert
(photo Presse Sports)

Une des difficultés de la course de côte du triptyque de la route, c’est qu’elle se déroule de bon matin, le week-end où nos montres passent à l’heure d’été. Vous savez la fameuse heure de sommeil que l’on retire à votre grasse matinée…Et bien aux coureurs, cette heure de sommeil en moins elle se fait cruellement sentir quand il faut escalader le Pic de Nore, que Jalabert appelle malicieusement l’Alpe d’Huez du Tarn ! Haut-lieu du feu Tour de l’Aude féminin, cette montée dont le sommet est matérialisé par le relais de télévision local, offre aux coureurs du Critérium des conditions dantesques. Moins 2 degrés au sommet et des rafales de vent allant jusqu’à 80 km/h, mais pas de quoi refroidir le russe Bobrik bien décidé à mener la vie dure au maillot jaune. Mais Jalabert est serein, il contrôle et garde la roue du Gewiss. Sur la ligne il vient cueillir son 2ème succès d’étape, non sans émotion. Plus bas dans la vallée, un frisson a parcouru le mazamétain en traversant Pradelles-Cabardès. Ce village, au pied du Pic de Nore, c’était celui de son grand-père disparu 2 mois auparavant : « Il m’a poussé c’est sûr ! » dira Jalabert en haut.

Dans le Top 50

L’après-midi, c’est un contre-la-montre qui doit façonner le classement final de l’épreuve, 18,5 km entre Graulhet et Lavaur. Comme Bernard Hinault en 1981 ou Sean Kelly (dont Jalabert suit les traces) en 1984, le maillot jaune va-t-il faire le grand chelem ? Et bien non, Jalabert prendra la 3ème place de cet exercice chronométré derrière Berzin et le vainqueur du jour, Pascal Lance. Joli clin d’œil de voir le coureur du Gan, juché sur le fameux vélo Lotus de chrono, ancien équipier du mazamétain chez Toshiba s’imposer dans le dernier exercice du triptyque. Au général, Laurent Jalabert s’impose donc et s’offre là sa 50ème victoire chez les professionnels. A domicile, ça prend des allures de triomphe romain. Il peut maintenant viser les classiques ardennaises, celles dont il a toujours rêvé et maintenant, il à tout un pays avec lui.

Le tableau d’honneur

Étapes remportées par Laurent Jalabert (Fra-Once) X2 et Pascal Lance (Fra-Gan)
Classement final
1. Laurent Jalabert (Fra-Once) en 7h20’44’’
2. Vladislav Bobrik (Rus-Gewiss) à 32’’
3. Evgeni Berzin (Rus-Gewiss) à 1’1’’
4. Erik Breukink (Pb-Once) à 1’24’’
5. Santiago Blanco (Esp-Banesto) à 2’9’’

Avec le recul, que reste-t-il de nos souvenirs ?

Qu’on le veuille ou non, le cas de Laurent Jalabert ne peut pas laisser insensible. Vous devez être quelques-uns comme moi, Jaja a dû être votre idole, difficile peut-être de se montrer objectif quand il faut revenir sur sa carrière.

Évidemment, on ne peut pas nier qu’il a atteint sa plénitude lors d’un période des plus gangrénées par un dopage lourd. Le rapport de la commission sénatoriale en 2013 sur l’efficacité de la lutte contre le dopage, laisse peu de place aux doutes. Néanmoins, répéter à tue-tête comme notamment Antoine Vayer et consorts, que Jalabert est un sprinteur devenu rouleur puis grimpeur, est un raccourci trop facile. Dans un miroir du cyclisme daté de décembre 1990, on y présente Jalabert comme un grimpeur devenu un sprinteur. Se plonger dans la carrière amateur de Jalabert, c’est entendre ses premiers entraîneurs dire que le tarnais était du genre passe-partout que casse-cou. Bien avant d’arriver chez Once, on le vit finir 2ème de la Clasica San Sebastian en 1990 (dont le parcours est loin d’être tout plat), 2ème de Paris-Nice en 1991, 11ème de Liège-Bastogne-Liège et 8ème de la Lombardie la même année.

Laurent-Jalabert-vainqueur-en-1995_image_portfolio
Vuelta 1995 (Photo Reuters)

L’étiquette de sprinteur lui a été collé quasiment sur un malentendu. Certes, il s’est offert quelques succès grâce à sa pointe de vitesse, mais sur le Tour, jamais il n’a triomphé lors d’un emballage massif. Ses 2 maillots verts (92 et 95), ne sont pas le trophée du meilleur sprinteur, mais celui d’un coureur polyvalent comme Kelly le fut naguère. Bien sûr, son festival sur la Vuelta 94 alimentent la thèse que Jalabert était avant tout un sprinteur, mais c’est oublier que le mazamétain fut le premier à user du 11 dents dans les sprints, ce qui lui procura un net avantage. Sa victoire à la Vuelta en 95 ? Elle a participé à en faire un vainqueur en puissance du Tour de France pour la presse, à la recherche du successeur de Bernard Hinault. Un peu comme Kelly, Jalabert fut surcoté sur le Tour ce qui fut une erreur. Sa victoire dans la Vuelta est à mettre au niveau de celle de Kelly dans la même course en 1988, mais à ces époques-là, le tour d’Espagne ne cherchait pas à faire grimper les coureurs des cols dont les pentes frisent les 25% pour concurrencer le Tour de France ou le Giro. Une autre époque…

Qu’on le veuille ou non, Jalabert avait donc de la classe et des qualités intrinsèques lui permettant de convoiter de belles victoires. Il n’eut qu’un tort peut-être, celui de courir dans les années 90…