Suite de notre série sur le printemps 1995 de Laurent Jalabert. Aujourd’hui, le Dérailleur vous amène sur les routes de la Primavera, première grande classique de la saison. Quelques jours  après avoir inscrit Paris-Nice à son palmarès, Milan-San Remo constitua le premier monument que Jalabert emporta. Une victoire  de plus en ce début de saison tonitruant. Le mazamétain semble parti pour une très grande année.

La fiche de l’épreuve

87ème Milan – San Remo

1ère manche de la Coupe du monde UCI-UER-AIOCC

193 partants, 162 classés

Le contexte

Organisée pour la 6ème année, la Coupe du monde s’ouvre traditionnellement par Milan-San Remo. Vainqueur surprise du classement général en 1994, Gianluca Bortolami remet son trophée en jeu, au sein d’une équipe Mapei-GB qui abrite un autre grand favori, Johan Museeuw. Autre coureur qui rêve d’accrocher cette Coupe du monde, la terreur du début de saison, Laurent Jalabert. 2ème en 1991, le mazamétain souhaite passer un cap et il compte sur sa polyvalence pour accrocher ce challenge.  On s’attend donc à un duel franco-belge arbitré par quelques outsider comme Maurizio Fondriest (vainqueur en 1991 et 1993), Gianni Bugno (vainqueur lui en 1990) qui, sous la direction de Giancarlo Ferretti, compte relancer sa carrière. On mise également sur Franco Ballerini (encore un Mapei !) pour jouer les premiers rôles ou encore sur Andreï Tchmil (3ème en 1994) et pourquoi pas sur l’ancien champion du monde, Lance Armstrong qui était bien loin à l’époque de penser à dominer le Tour de France…

Les temps forts

Salvato
Salvato prend soin de ne pas dérailler (Yuzuru Sunada)

Une classique, qui plus est un monument, sans échappée matinale c’est tout simplement impensable. Ce Milan-San Remo 1995 ne déroge évidemment pas à cette règle. Un coureur compte bien faire honneur à cette tradition, le jeune néo-pro italien Christian Salvato. Le coureur de la Refin prit la poudre d’escampette dès le baisser de drapeau, ce qui dans une épreuve de 294 km apparaît comme un acte de bravoure désespéré. Ceci d’autant plus que Salvato ne trouva aucun soutien pour l’accompagner dans cette galère qui durera 220 kilomètres.  Derrière lui, Claudio Chiappucci tenta bien de secouer le peloton en contrant dans le Turchino. El diablo voulut ainsi répéter sa stratégie qui fut victorieuse 4 ans auparavant, vainement cette fois-ci.

Les suisses lance le money time

Chiappucci dans un premier temps, puis Salavato ensuite repris, les gros bras pouvait espérer faire sauter le verrou fermé par la ONCE de Laurent Jalabert sur la course.  Diaz de Otazun, Stephens, Jonker, Bruyneel, Breukink, Mauri et Zülle remplissant à merveille le rôle de gregarii pour le mazamétain en tendant l’élastique du peloton dans la zone des Capi. Deux coureurs profitèrent néanmoins de l’ascension de la Cipressa pour décanter la course, les suisses Pascal Richard et Beat Zberg. Une attaque comme il en existe des centaines dans cette côte dont le sommet est un véritable goulot commandant l’entrée dans la descente. C’est dans cette dernière que Richard et Zberg furent repris, sous l’impulsion d’un Jalabert prompt à rattraper les fuyards et à contrôler la course. Une attitude qui inquiète Laurent Fignon, le dernier vainqueur français de la course commente l’épreuve sur Eurosport et aux côtés de Patrick Chassé, il fait part de ses impressions en direct  «J’ai peur que Jalabert se découvre trop tôt en allant chercher Richard et en bouchant des trous. » La fébrilité de Jalabert est bien connue, elle lui a souvent causé des soucis dans les grands rendez-vous (citons pèle-mêle, la Clasica San Sebastien 1990 ; le championnat de France 1991 et l’étape du 14 juillet dans le Tour la même année ; la Wincanton Classic et le championnat du monde 1992), on craint que celle-ci se manifeste à nouveau sur cette Primavera.

Fondriest enflamme le Poggio

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Fondriest et Jalabert à l’assaut de la descente du Poggio (bikeraceinfo.com)

Traditionnel juge de paix, le Poggio di San Remo se présente aux coureurs dans le final. En tête de peloton, Vladislav Bobrik décide d’imprimer un tempo élevé pour empêcher toute tentative de fugue et faciliter ainsi la tâche de son leader du jour, le solide Stefano Zanini (4ème en 1994), qui espère une arrivée groupée.  La dernière ascension de cette Primavera est grimpée à une allure insensée (5 min 45 sec de montée!) et pourtant, un homme va faire exploser la course, il s’agît de Maurizio Fondriest. Vainqueur en 1993 et 2ème de Tirreno-Adriatico 3 jours avant la Primavera, le trentinois place une accélération foudroyante, là même où il avait posé les bases de sa victoire deux ans auparavant. Sur un braquet démesuré de 53X14, Fondriest attaque et voit immédiatement sauter dans sa roue l’ultra-favori, Laurent Jalabert. Dans les colonnes du feu mensuel, Vélo Un,  Jalabert se confie à propose de Fondriest à l’arrivée « Je pense qu’il ne savait pas que j’avais réussi à prendre sa roue », en fait l’italien comptait, un peu, sur la réputée fébrilité du français. Mais cela en vain, car ça, c’était avant comme dirait l’autre.

Jalabert triomphe

Laurent-Jalabert_1995 (Sunada)
Jaja exulte, Fondriest s’incline (Yuzuru Sunada)

Le tarnais n’est plus fébrile, il est même serein. Jamais il ne fut inquiété par le rythme endiablé de Fondriest dans la descente du Poggio. A la fameuse cabine au sommet, ils ne possédaient que 5 secondes d’avance sur Konyshev et Zanini, d’où une descente de kamikaze menée par l’italien. Malgré ce faible écart, le duo entrevoit la victoire sur la Via Roma. Le sprint ne sera qu’une formalité pour Jalabert. Il exécute Fondriest et laisse éclater sa joie  « C’est le plus beau jour de ma vie de sportif. Il m’arrive des trucs incroyables en ce moment. Il faut que je sache en profiter, car lorsqu’on prend un carton (et il en sait quelque chose), on est vite oublié ». Interrogé par Philippe Bouvet pour le journal l’Equipe au lendemain de sa victoire, Jalabert revient sur sa sérénité dans le final de la course « C’est vrai que j’ai l’air décontracté, dit-il en revoyant les images de son sprint. Comme si c’était le Grand Prix des Platanes ! Avec Fondriest devant moi, je n’ai pas eu peur de perdre. J’avais du braquet sous la pédale (un 52X11) et je sentais que j’allais de plus en plus vite jusqu’à la ligne. »

Une semaine après sa victoire dans Paris-Nice, Laurent Jalabert confirmait avec ce succès à San Remo qu’il entrait bien dans la cour des grands. Un Jalabert nouveau, qui continuerait à faire des étincelles en cette année 1995. Et ce n’est pas fini…

Le classement

  1. Laurent Jalabert (Fra-Once) les 294 km en 6h45’20’’
  2. Maurizio Fondriest (Ita- Lampre) m.t
  3. Stefano Zanini (Ita-Gewiss) à 4’’
  4. Davide Rebellin (Ita-MG Technogym) m.t
  5. Michele Bartoli (Ita-Mercatone Uno) m.t
  6. Fabiano Fontanelli (Ita-ZG Mobili) à 13’’
  7. Dimitri Konyshev (Rus-Aki Gipiemme) à 15’’
  8. Claudio Chiappucci (Ita-Carrera) à 17’’
  9. Jesper Skibby (Dan-TVM) m.t
  10. Fabio Baldato (Ita-MG Technogym) m.t

Ouvrage de référence le livre d’or du cyclisme 1995 (Jean-Luc Gatellier – éditions Solar)