Ce samedi le Tour de Lombardie, dernier monument de la saison fait son retour en clair à la télévision française¹. Régulièrement diffusée dans les années 80, puis sans interruption de 1990 à 2000 sur le service public (Antenne 2 puis France 2), il faut remonter à 2006 pour trouver la dernière diffusion en clair sur France Télévision de la classique aux feuilles mortes, lors d’une édition marquée par la victoire de Paulo Bettini rendant hommage à son frère décédé quelques jours auparavant. Mais c’est un anniversaire que nous allons fêter aujourd’hui, celui des vingt ans de la dernière victoire tricolore, celle de Laurent Jalabert.

La fiche de l’épreuve

Samedi 18 octobre 1997
91e Tour de Lombardie (Varese – Bergame 250 km)
10e manche de la Coupe UCI 1997
173 partants – 56 classés

Le contexte

Encore bercé par une douce euphorie due au titre de champion du monde de Laurent Brochard une semaine auparavant, le cyclisme français rayonne en cette fin de saison 1997. Il faut dire que celle-ci fut particulièrement réussie pour les tricolores. Une saison qui a vu la naissance de grandes formations françaises comme la Française des Jeux et Cofidis, mais aussi la montée en gamme de Casino, l’équipe de Vincent Lavenu qui rejoint ainsi l’élite mondiale où se trouvait déjà l’équipe Festina (française depuis la saison précédente) ou Gan de Roger Legeay. Résultat, une présence tout au long de l’année pour nos couleurs et les coureurs français comme avec Frédéric Guesdon vainqueur de Paris-Roubaix une semaine après la deuxième place de Frédéric Moncassin au Tour des Flandres, ou encore la deuxième place de Richard Virenque sur le Tour de France dans lequel les tricolores allaient gagner six étapes (un record depuis 1992), ou encore les performances d’Yvon Ledanois sur la Vuelta vainqueur de la Sierra Nevada. Un cyclisme français en réussite donc et au sommet duquel trône toujours Laurent Jalabert. Hormis un échec cuisant sur le Tour de France, où il fut quasiment inexistant, le mazamétain numéro un mondial fait cette année-là une saison du tonnerre, digne de son millésime de référence, 1995. Vainqueur de Paris-Nice pour la troisième année consécutive, d’une deuxième Flèche-Wallone, deuxième de Liège-Bastogne-Liège, s’ajoutant à cela des étapes sur le Tour du Pays-Basque ou encore sur la Vuelta (où il gagne son quatrième classement par points consécutif) et enfin le titre de champion du monde du contre-la-montre. Une saison exceptionnelle donc, mais à laquelle il manque un monument et ce Tour de Lombardie se présente donc comme l’opportunité rêvée. Jalabert se présente à Varese comme le grandissime favori, tout auréolé de sa victoire sur Milan-Turin le mercredi précédent la Lombardie. Un statut qu’il ne réfute pas, mais qui ne lui garantit pas d’avance une victoire comme il le confia dans les colonnes du journal l’Equipe avant la course:

« Ce n’est pas toujours le favori qui gagne. Ce qui peut m’avantager en revanche, c’est l’enjeu du classement final de la Coupe du monde. Ils vont être quelques uns à se courir dessus pour marquer des points, je peux en profiter, voire être un allié de circonstances. Une victoire dans le Lombardie, ça veut dire quelque chose. »

Bien avant d’être consultant dans les médias, Jalabert faisait preuve déjà d’une belle faculté d’analyse en parlant de l’enjeu de la Coupe du monde. Leader depuis les épreuves estivales, Rolf Sörensen est absent de Paris-Tours et du Tour de Lombardie suite à une fracture de la main , conséquence d’une chute sur le Tour des Pays-Bas à la fin de l’été. Au départ de cette dernière manche, ils étaient quatre à pouvoir prétendre à pouvoir priver le danois de ce trophée, Michele Bartoli mais aussi Davide Rebellin, Andrea Tafi et Andreï Tchmil. Et ceci allait influencer la physionomie du final de la course.

Les temps forts

Sur un parcours hérissé de 6 côtes et cols, dont la fameuse montée de la Madonna del Ghisallo, c’est d’abord une échappée de sept coureurs qui ouvre la route sur ce Tour de Lombardie. Parmi eux se trouve le tout frais champion du monde, Laurent Brochard, accompagné des italiens Gianni Faresin, Filippo Simeoni, Wladimir Belli, Oscar Pelliccioli, Mirko Celestino et de l’allemand Christian Henn. Pendant plus de soixante-dix kilomètres, le maillot arc-en-ciel pouvait donc parader sur les routes lombardes, mais hélas pour lui, ses jambes n’étant pas celles qu’il possédait au Pays Basque une semaine auparavant il ne pourra suivre les derniers rescapés de cette échappée, Belli et Simeoni partis en duo à l’assaut du Colle del Gallo, dernière difficulté de la classique aux feuilles mortes cette année-là. Pour les deux italiens il s’agit de résister au rouleau compresseur de la ONCE qui, pour préparer l’offensive de Laurent Jalabert, embraye en tête de peloton. Tour à tour Belli puis Simeoni sont repris par un groupe où ne figurent plus que les favoris de ce Tour de Lombardie et en particulier Michele Bartoli ou Andrea Tafi qui visent la Coupe du monde.

La montée du Gallo, c’est le terrain que choisit Laurent Jalabert pour porter une attaque tranchante qu’il espère décisive. Un temps suivi par Michele Bartoli, le français arrive à s’isoler en tête de la course. Il passe en tête de la difficulté située à trente kilomètres de la ligne d’arrivée, avec dix secondes d’avance sur un trio composé de Francesco Casagrande, Paolo Lafranchi d’ailleurs très en verve en cet automne et Michele Bartoli. Dans la descente, le regroupement s’opère et la présence de Bartoli dans ce groupe, assurant à celui-ci le gain de la Coupe du monde, offre à Jalabert l’occasion de sceller une alliance de circonstance :

«Pendant la course, quand j’ai été averti que trois coureurs seulement étaient derrière moi, j’ai préféré attendre. A partir du moment où Bartoli et Tafi n’étaient plus ensemble pour jouer le titre, la course a tourné en ma faveur.»

Les deux hommes qui se sont affrontés six mois auparavant sur les routes de Liège-Bastogne-Liège se mettent d’accord, l’italien désormais assure le plus gros du travail pour empêcher le retour de Tafi et ne fera rien contre Jalabert en vue du final. Le français n’a donc plus que Casagrande et Lanfranchi à surveiller pour la gagne et au sprint, il dispose sans coup férir de ses adversaires italiens et s’impose dans les rues de Bergame. Une victoire qui vient couronner une saison magistrale comme il le souligne auprès des journalistes à l’arrivée :

«Cela va peut-être permettre aux personnes qui doutaient de moi de se raviser un petit peu, de voir que je n’étais pas « cramé sur le Tour d’Espagne. J’ai connu des mésaventures, c’est vrai. C’est regrettable, bien sûr, mais le cyclisme de haut niveau est un sport difficile. On ne maîtrise pas tout. [« ] On s’est trompé dans la préparation du Tour de France. En revanche, la coupure faite en milieu de saison avant le Tour m’a été très bénéfique pour la suite. J’ai fini assez frais, j’ai fait un bon Tour d’Espagne et une belle fin de saison. Quand je regarde l’année 1997, ça suffit à mon bonheur.»

Quant à la Coupe du monde, l’autre enjeu de ce Tour de Lombardie, elle revient finalement à Michele Bartoli qui s’impose devant Sorensen, Tafi et Rebellin, Jalabert prenant lui la cinquième place. Au classement par équipes, c’est une équipe française qui se distingue, pour sa première saison la Française des Jeux de Marc Madiot gagne la Coupe du monde par équipes, mettant fin à la domination de la Mapei-GB. La formation française se voit ici récompenser pour sa régularité sur l’ensemble des classiques en s’imposant également sur trois des épreuves (Guesdon à Paris-Roubaix, Rebellin à la Clasica de San Sebastian et au Championnat de Zurich). Le cyclisme français était donc à l’honneur en Lombardie en cet automne 1997 et si vingt après l’histoire se répétait ? Vu les performances tricolores ces derniers jours en Italie, voilà qui ne paraît plus incongru.

¹ En direct sur la chaîne l’Equipe à partir de 14h


Les classements

91e Tour de Lombardie

1. Laurent JALABERT (Fra) en 5h48’44
2. Paolo Lanfranchi (Ita)
3. Francesco Casagrande (Ita)
4. Michele Bartoli (Ita) à 3″
5. Paolo Valoti (Ita) à 1’07
6. Axel Merckx (Bel) à 1’30
7. Andrea Tafi (Ita) à 1’31
8. Davide Rebellin (Ita) à 1’32
9. Wladimir Belli (Ita) à 2’21
10. Alessandro Bertolini (Ita)

Coupe du monde

1. Michele BARTOLI (Ita) 280 pts
2. Rölf Sorensen (Dan) 275 pts
3. Andrea Tafi (Ita) 240 pts
4. Davide Rebellin (Ita) 238 pts
5. Laurent Jalabert (Fra) 214 pts
6. Andreï Tchmil (Ukr) 212 pts
7. Maximilian Sciandri (Gbr) 192 pts
8. Beat Zberg (Sui) 140 pts
9. Alberto Elli (Ita) 120 pts
10. Davide Casarotto (Ita) 112 pts

Par équipes

1. La Française des Jeux (Fra) 82 pts
2. Mapei-GB (Ita) 57 pts
3. TVM (Hol) 46 pts
4. Rabobank (Hol) 44 pts
5. Festina (Fra) 42 pts
6. Lotto-Mobistar (Bel) 41 pts
7. Teleköm (All) 40 pts
8. Polti (Ita) 31 pts
9. Mercatone-Uno (Ita) 28 pts
10. Gan (Fra) 26 pts


Les victoires françaises en Lombardie

Gustave Garrigou (1907), Henri Pélissier (1911, 1913 et 1920), Louison Bobet (1951), André Darrigade (1956), Bernard Hinault (1979 et 1984), Charly Mottet (1988), Gilles Delion (1990), Laurent Jalabert (1997)