Nous avions laissé la semaine dernière, notre Tour 64 à l’entrée des Alpes avec un Poulidor semblant prendre le dessus sur Anquetil. Aujourd’hui, nous poursuivons la traversée des Alpes pour aller jusqu’aux Pyrénées avec une course où, tour à tour nos deux protagonistes s’illustrent.

9ème étape Briançon – Monaco

La bourde de Poupou

Après avoir subi le train de Bahamontes ou de Poulidor sur la route de Briançon, Jacques Anquetil montra en direction de Monaco qu’il fallait bien compter sur lui sur ce Tour 64. Si la route la plus haute  d’Europe, la Cime de la Bonette-Restefonds à 2802 m, permit à Federico Bahamontes de continuer son cumul de points pour le classement du meilleur grimpeur, la suite du parcours permet à 22 coureurs de filer vers Monaco pour se disputer l’étape. En jeu, la minute de bonification attribuée au vainqueur. Le sprint promet d’être tactique sur la piste en cendrée du stade Louis II, Raymond Poulidor en coupant la ligne en tête au passage de la ligne, pense avoir fait le plus dur. Las, le limousin commet une erreur terrible, l’arrivée est jugée au deuxième passage, soit après un tour de piste : « J’avais étudié cette arrivée, mais bêtement, je me suis trompé entre le tour et la distance. Je suis le seul fautif« . Occasion en or pour Jacques Anquetil pour remonter Poulidor au général : « Sur une piste en cendrée, il faut arriver en tête, pousser un grand braquet et courir bien à droite de la corde. C’est un sprint tiré au cordeau ». Et maître Jacques courut à la perfection, il devance sur la ligne Tom Simpson. Le maillot jaune restant sur les épaules de Georges Groussard

10ème étape Hyères – Toulon

Le Chrono Maître est de retour

Si Poulidor avait bel et bien progressé dans l’exercice du contre-la-montre, il dut encore subir la loi d’Anquetil entre Hyères et Toulon. Il échoua à 36 secondes du normand qui en 2 jours inversa la tendance au classement général. En effet si Georges Groussard est toujours en jaune, Anquetil possède maintenant 31 secondes d’avance sur Poulidor et 1 minute 53 sur Bahamontes. Poulidor perd un ascendant psychologique : « Anquetil a marqué un point. Je pense qu’il sera difficile à déloger dans les cols et il ne faut pas s’attendre à une défaillance de sa part. Il est courageux à l’extrême ». Avec Groussard en jaune, Anquetil est désormais dans un fauteuil pense-t-on, l’équipe Pelforth du leader étant là pour contrôler la course, il va pouvoir économiser ses équipiers.

14ème étape Andorre – Toulouse

Quand le Tour 64 bascule dans la légende

Cette étape entre Andorre-la-Vieille et Toulouse était appelée à marqué le Tour de France 1964. Un homme défraye la chronique, le célèbre voyant Marcel Belline. Belline possède à son actif des prévisions souvent vérifiées ensuite dans les années 50 et 60, comme l’invention du vaccin antipolio, la mort d’Einstein, la maladie d’Eisenhower, le naufrage de l’Andréa Doria, l’incendie du journal l’Humanité, l’affaire de Suez ou encore le suicide de Marilyn Monroe. Avant le Tour, Belline annonça que Jacques Anquetil allait abandonner la course, précisément sur la route de Toulouse. Publiquement Anquetil feint d’y accorder la moindre importance, en privé c’est autre chose. Si bien qu’à la veille de l’étape, lors du jour de repos, il accepte de se rendre avec Raphaël Géminiani et en compagnie de Jeanine, son épouse au méchoui organisé par la radio Andorre. La légende veut qu’il consomma sans modération grillades et sangria pour noyer sa crainte du lendemain. Cette légende fut alimentée, si l’on peut dire, par une photo publiée dans la presse où on le découvre avec Géminiani en train de mordre dans un énorme morceau de mouton. A la vérité, il sembla qu’il n’ai pas consommé la quantité annoncée de viande, mais il en fallait pas moins pour animer les fantasmes.

Cette entorse au régime cycliste, ces adversaires en eurent connaissance et ils trouvèrent qu’il fallait faire payer à Anquetil cette désinvolture car, pendant que lui baffrais, eux étaient sur le vélo pour se préparer à la difficile étape du lendemain. L’Envalira devant être escaladé dès le départ de l’étape. Ce sont sur ces pentes que Raymond Poulidor, Federico Bahamontes et Julio Jimenez sonnent la charge et stupeur, Anquetil est collé à la route! Démarre un chemin de croix dans lequel Louis Rostollan son équipier se présentait comme le bon samaritain. Astucieusement, le provençal passait son bras sous celui de son leader pour le tracter. Jacques Goddet, le directeur de course, se porte à la hauteur des 2 coureurs, ordonnant à Rostollan de cesser cette pratique. En guise de réponse, Rostollan répliqua : « Mais monsieur Goddet, regardez, ma main est sur mon guidon. Je ne triche pas… » Au sommet de l’Envalira, Anquetil est à 4 minutes de la tête de course, il est en train de perdre le Tour. La descente arrive et doit se dérouler dans un épais brouillard.

Intervient alors, Raphaël Géminiani son directeur sportif. L’auvergnat se porte à la hauteur de son leader et l’invective. Anquetil ne réagit pas, un dialogue incroyable sent suis, Géminiani raconte :  » Je me portais à  la hauteur de Jacques et en gueulant je lui dis « mais qu’est-ce que tu fous? » et il me répondit qu’il n’en pouvait plus. Je sentais que la prédiction de Belline le travaillait. Je revins à sa hauteur pour lui dire « Mais bon sang Jacques, quitte à mourir, fais le à l’avant bordel! » Et là, je lui passe un bidon de champagne et c’était reparti! » Anquetil se débrida, et fit une descente à tombeau ouvert, guidé par les feux rouges des véhicules qui le précédait dans le brouillard. Dans sa remontée, il retrouve Georges Groussard qui avec ses équipiers chassent pour revenir en tête de course pour sauver son maillot jaune. Allié de choix pour Anquetil qui après 90 kilomètres de chasse, retrouve Poulidor et les hommes de tête.

Poulidor, déjà affecté par le retour d’un rival qu’il pensait avoir éliminé, dut composer ensuite avec la malchance. A 22 kilomètres de Toulouse, il crève et en voulant le relancer, son mécano le projette à terre. Poulidor repart et se retrouve piégé par un barrage totalement involontaire. En effet, au moment où Poulidor reprend la route, seul Maurice De Muer (directeur sportif de Pelforth, l’équipe du maillot jaune) double le limousin pour haranguer ses troupes à l’avant.  Les autres véhicules (que ce soit de presse ou encore de directeur sportif, dont un Géminiani roublard) eux, restèrent derrière le malchanceux pour suivre son action. Mais à aucun moment, Jacques Goddet, ne mit en place le drapeau rouge sur le toit de sa 404 directoriale, pour faire barrage. Dans la plaine toulousaine et gêné par le vent, Poupou ne recollera jamais. Sur la piste du stadium, il arriva avec 2 minutes et 36 secondes de retard sur le vainqueur Edouard Sels, le sprinteur belge. Le limousin est dépité : « Ce matin encore, je luttais pour le maillot jaune et en quelques secondes, je me retrouve à 3 minutes d’Anquetil, je me demande si je ne rêve pas »

15ème étape Toulouse – Bagnères de Luchon

Poulidor massif

La caravane du Tour l’avait laissé abattu la veille à Toulouse et presque résigné et bien…Cette résignation ne fut que d’une courte durée. Dans cette nouvelle étape des Pyrénées, Poulidor fit preuve d’un caractère exceptionnel. Alors que dans les premières ascensions, les espagnols de l’équipe KAS brillent (Jimenez en tête au Col du Portet d’Aspet et Galera au col des Ares), le limousin passait à l’offensive. Au pied du dernier col, le Portillon, Poulidor place un énorme démarrage. C’est au sprint qu’il gravit les 4 premiers kilomètres de cette course mais brutale ascension et garde ensuite un rythme endiablé. Il rejoint, puis dépasse les rescapés de l’échappée matinale. Et pourtant au départ, Poupou accusait encore le coup de la veille : « Dans les cent premiers kilomètres de la course, j’étais absent et je n’avais plus envie de ma battre. Et puis le moral est revenu, quand j’ai démarré j’étais agressif. Mais je savais que si je passais le sommet avec trente secondes d’abance, j’arriverais en bas avec une marge intéressante ». Après une descente à couper le souffle, ce fut en effet le cas. A Luchon sur la place Lezat, Poulidor reprit (bonification comprise) 2 minutes 43 secondes à Anquetil qui ne le devance plus que de 9 secondes au général, dont Georges Groussard est toujours le leader. En sautant le Portillon, Poulidor remis les pendules à l’heure. Ce Tour, décidément, n’en fini pas de ravir les suiveurs.

16ème Bagnères de Luchon – Pau

Fede le grand, épisode 2

C’est la classique des Pyrénées, Luchon-Pau avec ses quatre cols de légende. Peyresourde dès la sortie la cité thermale, l’Aspin, le Tourmalet et l’Aubisque avant de plonger sur Pau. Ce parcours, c’est le théâtre rêvé pour la récital d’un grimpeur de légende Federico Bahamontes. A 36 ans, il annonça au départ que cela serait son dernier Tour de France (il s’agira en fait de l’avant dernier puisqu’en 1965 il était encore au départ). Il avait donc à cœur à soigner sa sortie et après sa victoire à Briançon, il remit ça à Pau. Dès le Peyresourde il partit à l’offensive, tolérant seulement à ses côtés son compatriote Jimenez. Ce dernier lâche prise sur les pentes de l’Aubisque, au sommet il possède 3 minutes 35 secondes de Bahamontes qui devance, lui, le peloton de 6 minutes 30! Hélas pour l’aigle de Tolède, 47 kilomètres sont encore à couvrir pour rallier l’arrivée de l’étape. A Pau, il parvient à conserver 1 minutes 54 sur un groupe de 13 coureurs avec parmi eux, tous les favoris y compris un Poulidor peu en forme. Bahamontes fut à deux de doigts de se parer du maillot jaune, mais il lui manqua 35 secondes pour le chiper à Georges Groussard qui endossa son 10ème et dernier paletot de leader. Bahamontes replacé, ne pourra compter que sur la sévère ascension du Puy-de-Dôme pour jouer la gagne sur ce Tour. Mais il devra composer avec 2 chronos individuels, notamment celui très attendu entre Peyrehorade et Bayonne à la sortie des Pyrénées. Ce Tour n’est donc pas joué et il va nous offrir encore des moments de légende.