[dropcap size=small]4[/dropcap]ème et dernier rendez-vous avec notre Tour du siècle, celui de 1964. Après le franchissement des Pyrénées, la lutte entre Anquetil et Poulidor reste très serrée pour la victoire finale. Et même si le maillot jaune est toujours sur les épaules de Georges Groussard, ou encore si Federico Bahamontes s’est rapproché au classement général, personne ne voit le Tour échapper à Anquetil ou Poulidor. Et dans cette dernière partie de Tour, le duel va verser au sublime et se graver dans la légende du Tour de France.

17ème étape Peyrehorade – Bayonne

Anquetil retrouve le jaune

Le maillot jaune a beau sublimer celui qui le porte, pour Georges Groussard les 42,6 km de ce contre-la-montre en direction du Pays-Basque, se transforme en chemin de croix. 6 minutes, c’est ce qu’il concède au vainqueur d’étape et nouveau maillot jaune, Jacques Anquetil. 56 secondes, c’est ce que le normand possède comme avance sur Poulidor au classement général à l’issue de ce chrono. Poulidor, qui peut se croire maudit. Le limousin faisait jeu égal face à son rival avant, à 12 kilomètres de l’arrivée, d’être victime d’une nouvelle crevaison. Une nouvelle fois, le dépannage tourne à la catastrophe, son mécano trébuchant en relançant son coureur. « Je savais que j’avais 5 secondes de retard à cet endroit, j’étais bien, très bien, raconte-t-il le soir après l’étape. C’est à croire que je suis maudit. Avec moi, le moindre pépin se transforme en catastrophe. Mais je crois que je peux encore gagner le Tour. » Poupou n’est donc pas encore résigné, d’autant qu’Anquetil commence à accuser la fatigue. L’enchaînement Giro-Tour pèse dans les jambes du normand. D’autant que le Puy-de-Dôme se profile dans 3 jours, pour cette terrible ascension sa tactique sera simple : « Je ne quitterai pas la roue de Poulidor, je ne pense pas alors qu’il puisse me lâcher ». Le ton est donné.

18ème étape Bayonne – Bordeaux

22 v’la Darrigade

Il avait déjà gagné pratiquement partout, avec 21 succès d’étapes ça ne saurait être à moins pour Darrigade. Néanmoins, la piste du Parc Lescure à Bordeaux s’obstinait à se refuser à lui. Jusqu’à ce 10 juillet où sur ses terres qu’il traverse, Darrigade est natif de Narosse dans les Landes, il s’offre enfin une véritable consécration. Il ne le sait pas encore, mais André Darrigade vient de gagner là sa 22ème et dernière étape sur le Tour de France. Et à Bordeaux, s’il vous plaît, où il reçoit une formidable ovation : « 22 étapes, tout de même, ça fait un Tour de France » déclare-t-il aux journalistes sur la ligne. Le landais ne perd pas de vue, néanmoins, le record de victoires d’André Leduc (25) : « Il me reste 3 occasions sur ce Tour, à Brive, Orléans et à Versailles. Il me plairait bien ce record ». Ambition qui restera vaine, certes, mais qui n’empêchera pas à Darrigade de jouir d’un formidable palmarès sur le Tour.

19ème étape Bordeaux – Brive

Drame sur le Tour

La 4ème victoire d’Edouard Sels, véritable révélation du sprint sur ce Tour, restera anecdotique. A Port-de-Couze en Dordogne, un camion d’assistance aux hélicoptères de la Gendarmerie a fauché 40 personnes, quelques minutes avant le passage de la course. Un terrible bilan est à déplorer, neuf morts et treize blessés. « La fatalité a fait son oeuvre, déclare meurtri Jacques Goddet, le patron du Tour. Nous resterons à jamais bouleversés ». A noter que le Tour de France 2014, a rendu hommage aux victime de ce terrible drame à l’occasion du passage de la course en Dordogne.

20ème étape Brive – Clermont-Ferrand (Sommet du Puy-de-Dôme)

« La bataille du Tour des Tours » *

C’est à 5 kilomètres du sommet que va commencer le mano à mano le plus fameux de l’histoire du Tour. Alors que Julio Jimenez à posé la première banderille après le passage du péage, suivi très vite par Bahamontes, Jacques Anquetil et Raymond Poulidor se retrouve côte à côte et gravissent ensemble la pente du volcan qui se cabre à 12 % sur les 4 derniers kilomètres. « Jamais deux hommes qui se disputaient férocement le plus beau et le plus rare des trophées n’avaient été si rapprochés dans l’effort » écrira, dythirambique, Jacques Goddet dans son éditorial du journal l’Equipe. A moins de 2 kilomètres de la ligne, les deux protagonistes se retrouvent épaule contre épaule. Cet instant, immortalisé par un photographe de l’Equipe, nous offrira pour l’éternité la photo la plus mythique de l’histoire du Tour. Arc bouté sur sa machine, Anquetil fait en sorte de laisser sa roue avant devant celle de Poulidor, histoire de lui montrer qu’il ne peut pas le décrocher. La France s’est arrêtée, les radios reporters tiennent en haleine des millions d’auditeurs accrochés à leur transistors. Le public sur le volcan est en surchauffe et encourage les deux duellistes.

Photo : L'Equipe.
Anquetil et Poulidor, épaule contre épaule. (Photo : L’Equipe.)

A la flamme rouge, Anquetil cède un mètre, puis deux, puis trois et se voit décroché par Poulidor. Le maillot jaune sait que Poulidor ne pourra prendre la bonification, puisque Jimenez et Bahamontes vont se jouer l’étape, à la faveur du premier cité. Mais il ne peut rien face à un Poulidor qui le distance à l’aide de ses dernières forces. Poupou qui traîne un braquet inadapté, faute d’une reconnaissance qu’il n’a pas faite, contrairement à ce qu’il avait dit à son directeur sportif, Antonin Magne…Sur la ligne, le limousin reprend 42 secondes à Anquetil qui conserve donc 14 secondes d’avance au Général: « 14 secondes? demande Anquetil exténué à l’arrivée, c’est déjà 13 de trop! »  rebondira-t-il ensuite. Après l’étape, à son hôtel place de Jaude à Clermont-Ferrand, Poulidor est accueilli en héros, alors que le Tour n’est pas encore joué, il livre aux journalistes son analyse : « Je sais, il reste 14 secondes à reprendre, mais j’ai fait le maximum, je ne pense pas que l’on puisse m’adresser des reproches, dira-t-il . J’ai toujours été persuadé que j’avais perdu le Tour à Toulouse. Mais je ne suis pas désespéré, il reste encore le contre-la-montre du dernier jour. Je pense encore le gagner au Parc ». La France est désormais divisée en deux, les Anquetilistes d’un côté, les Poulidoristes de l’autre. Et tous se préparent à vibrer le surlendemain, à l’occasion du dernier chrono entre Versailles et le Parc des Princes.

22ème étape Versailles – Paris (Parc des Princes)

Maître Jacques dans la légende

Comme en 1963, et ce jusqu’en 1966, le Tour s’achève un 14 juillet et c’est donc tout un pays qui attend le match opposant Poulidor à Anquetil. Au fur et à mesure de la journée, la tension monte, comme avant une grande finale olympique de Coupe du Monde de Football. Après la demie-étape matinale (remportée par le champion du monde, Benoni Beheyt), Anquetil se reposa avant de de s’offrir un déjeuner riche mais léger. Ensuite, il se rendit avec Géminiani son directeur sportif et Vergami son soigneur, sur le parcours du chrono en voiture, afin de s’imprégner d’un parcours qu’il ne maîtrisait pas encore. Reconnaissance permettant au maillot jaune et à son directeur sportif de valider les braquets, 47 x 17 pour les côtes de Chevreuses et 54 x 13 pour les parties plates. Anquetil devra donner sa pleine mesure sur les 27,5 kilomètres de ce contre-la-montre final du Tour : « J’ai dû me surpasser pour battre un très grand champion, Poulidor » declare-t-il à l’Equipe. Il devancera à l’étape, Poulidor (3ème) de 21 secondes seulement: « J’ai donné le maximum, dit Anquetil, ma fierté est d’avoir battu un grand champion, dans le Tour le plus que j’aie connu. » Ajouté aux 30 secondes de bonifications, c’est finalement de 55 secondes qu’Anquetil battra Poulidor à l’issue des 4505 km de ce 51ème Tour de France.

Et après trois semaines d’intenses batailles, les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre et se donnèrent l’accolade dans un geste totalement spontané. Les deux ne se portant guère, à cette époque, d’affection, cela permit de mesurer la grandeur de ce geste de deux sportifs ayant lutté jusqu’au bout de leur forces. Jacques Anquetil entrera dans la légende du cyclisme ce jour-là. Après Fausto Coppi le voici enfin auteur du doublé Giro-Tour. Un Tour dont il renforce sa position de recordman de victoires absolu, avec un cinquième triomphe à Paris, loin devant Bobet ou Thys, triples vainqueur de la grande boucle.

*Titre de l’éditorial de l’éditorial de Jacques Goddet, dans le journal l’Equipe de 13 juillet

Ouvrages de références pour cette série : Le Tour de France, 100 ans (L’Equipe 2002), La grande histoire du Tour de France 1963-1964 (L’Equipe 2011), La fabuleuse histoire du Tour de France – Pierre Chany (Minerva)