Raymond Poulidor s’en est allé au cœur de la nuit du 13 novembre, rendant un dernier souffle dans son Limousin natal. Nous le savions malade depuis l’annonce de son hospitalisation au lendemain d’un été où il fut encore au rendez-vous du Tour de France et du Tour du Limousin, où malgré un état de fatigue très avancé après la grande boucle, il tenait à y faire bonne figure. La nouvelle de sa disparition plonge la famille du cyclisme dans une immense tristesse. Coqueluche intemporelle, Poulidor reste injustement nommé l’éternel second, un surnom qui reflète bien mal un palmarès fort pourtant de 189 victoires. Si la malchance, le manque d’ambition et une adversité des plus relevées, n’étaient pas passés par là, qui sait si ce palmarès ne serait pas plus fourni encore? Mais vous le savez, avec des si…

Parlons d’abord de cette malchance, ce côté guignard que Poulidor évoque dans Vélo Magazine en janvier 1992 : « Pour moi chaque crevaison était un drame. Il y a vingt ans de cela, une crevaison prenait d’autres proportions qu’aujourd’hui. J’étais l’homme à abattre. Quand je crevais, automatiquement, on attaquait. A l’époque, il n’y avait pas toutes ces voitures derrière, les commissaires faisaient un barrage et, hop ! Je me retrouvais dans la nature. Si c’était Tartempion qui crevait, cela ne prêtait pas à conséquence. Mais moi, on m’attaquait aussitôt. » Une guigne qui néanmoins participe à cette incroyable popularité qui accompagnera Poupou jusqu’au crépuscule de sa vie. Elle démarre dès son premier Tour de France en 1962, à quelques jours du départ, Poulidor se blesse sérieusement à la main gauche. Après un bris de manivelle, sa main passe dans les rayons et il se fracture l’annulaire. Voilà qui lui complique la tâche sur le début d’un Tour où Rik Van Looy, champion du monde en titre, fait mener un train d’enfer chaque jour sur la course avant d’abandonner au pied des Pyrénées, après une chute la veille vers Bordeaux. Dans l’étape des pavés Poulidor perd du temps,  handicapé par sa main plâtrée, il ne peut se saisir de sa musette. Mais au fil de la course, cela ne l’empêche pas d’être un des grands acteurs de ce Tour de France et une fois débarrassé de son plâtre, d’y vivre ce qu’il qualifiera plus tard de plus grande satisfaction de sa carrière cycliste : «Dans la Chartreuse, Bahamontès et Gaul ont été les deux derniers à pouvoir rester avec moi. C’étaient les deux plus grands grimpeurs que le cyclisme ait jamais portés. »

Et si Raymond Poulidor avait eu l’ambition de ses plus farouches rivaux et moins d’indulgence de la part du public? Une seule fois celui-ci se montre impitoyable avec Poupou, en 1963. Grand favori du Tour, il ne termine que huitième, victime d’une défaillance dans la Forclaz. Le public du Parc des Princes le siffle à l’arrivée de la course. Un fait qui restera unique. Blessé dans son orgueil, Poulidor demande à Antonin Magne, son directeur sportif, de l’engager sur le Grand Prix des Nations. Ce dernier tombe à la renverse, Poupou est loin d’être bon contre-la-montre, mais le limousin insiste : « J’ai tellement bossé, que j’ai gagné en mettant Ferdinand Bracke [grand favori de l’épreuve et une des références face au chronomètre à l’époque] à quatre minutes. Si le public m’avait sifflé plus souvent… » Une ambition qui viendra sur le tard, comme en témoigne son dernier Tour de France en 1976, achevé à la troisième place alors qu’il vient de souffler ses quarante bougies : « En 1975, j’ai fini dix-huitième du Tour de France, mon plus mauvais. Les journalistes ont écrit que c’était le Tour de trop pour Poulidor. Je me suis dit qu’à quarante ans, ils avaient peut-être raison. Mais je savais que j’avais été malade dans le Tour 1975. Alors j’ai voulu leur prouver qu’ils avaient tort. Et en 1976, j’ai fini troisième et j’étais pour la gagne avec Van Impe. »

« Si le public m’avait sifflé plus souvent… »

Mais ce palmarès souffre surtout du fait que Poulidor ait dû croiser le fer au long de sa longue carrière avec deux des plus grands monstres sacrés cyclistes, Jacques Anquetil et Eddy Merckx. C’est son duel avec le premier qui marque à jamais toute une génération. Si pour beaucoup il atteint son paroxysme en 1964 sur la pente du Puy-de-Dôme où, contrairement à ce que tout le monde prétend, Anquetil ne bluffe point mais résiste le plus longtemps possible à un Poulidor lui aussi à bloc, c’est deux ans plus tard qu’il atteint le stade de la haine entre les deux coureurs : « C’est Paris-Nice 1966 qui a tout déclenché. Anquetil n’a rien fait de mal quand il m’a lâché dans le col de la Tourette. J’étais cuit. Mais c’était ce qui s’est passé avant. Son équipier Wuillemin lançait Adorni et Dancelli à la main. Comme ils étaient dangereux au général, j’étais obligé de courir après. En plus ils ont mis en l’air les équipiers qui me restaient. Spruyt, Van Schil et Hoban. Là, je peux dire, si Louis Caput [qui succédera quelques années plus tard à Antonin Magne] est mon directeur sportif cette année-là, il fait des morts! Il en aurait écrasé un. Mais M.Magne, lui, c’était toujours pareil. Il avait le respect. » Plus tard dans la saison, Anquetil fera en sorte que Poulidor ne gagne pas le Tour de France en le muselant au profit de Lucien Aimar qui s’impose sur la grande boucle, puis au championnat du monde au Nürburgring, les deux coureurs se neutralisent, permettant à Rudi Altig de devenir champion du monde devant les deux rivaux, incapables de s’entendre ne voulant voir ni l’un ni l’autre avec le maillot arc-en-ciel. L’animosité est si forte qu’Anquetil refuse de se rendre au podium chercher sa médaille d’argent. Avec Eddy Merckx, plus question de rivalité aussi farouche, mais Poulidor va offrir au Cannibale une résistance de premier ordre sur le Tour 1974. Distancé dans les alpes, il perd pied dans le Galibier et accuse un débours de plus de cinq minutes à Serre-Chevalier. Mais Poupou réalise ensuite un festival dans les Pyrénées. Au Pla d’Adet d’abord, au-dessus de Saint-Lary Soulan. Il porte une attaque, gagne sa septième et dernière victoire d’étape sur la grande boucle et reprend près de deux minutes au Cannibale, avant de le distancer à nouveau le lendemain sur les pentes du Tourmalet de plus de quarante secondes. Le voilà replacé à la troisième place du général, derrière Merckx et Lopez-Carril. Poulidor déborde l’espagnol dans le dernier contre-la-montre à Orléans et pour la troisième fois de sa carrière, termine deuxième du Tour, dix après avoir été le dauphin de Jacques Anquetil.

Non vraiment, plus que jamais Poulidor n’a pas à rougir de son palmarès, dans lequel on trouve des classiques comme Milan-San Remo en 1961 ou la Flèche-Wallonne en 1963, un titre de champion de France en 1961, mais aussi un Grand Tour avec la Vuelta 1964 et des courses à étapes de prestige comme le Critérium du Dauphiné en 1966 et 1969, Paris-Nice 1972 et 1973 ou le Midi-Libre 1973. Définitivement, Poupou est un éternel champion.

Les propos de Raymond Poulidor sont extraits du numéro 273 de Vélo Magazine (Janvier-Février 1992)