Suite de notre série sur la Vuelta 1995, avec aujourd’hui un retour sur la deuxième semaine course. Après avoir posé sa main sur la course sur la première semaine, Laurent Jalabert avait pour mission de confirmer son début de Vuelta exceptionnel. Euphorique, le mazamétain ne la manqua pas. Sa route triomphale vers Madrid était en marche.

Un véritable seigneur

Après avoir assommé la Vuelta à Avila, Laurent Jalabert prit la décision de ne plus se mêler aux emballages massifs de ce 50ème Tour d’Espagne, sans pour autant négliger les bonifications à prendre en cours d’étape.

« C’est devenu trop dangereux. Lorsque l’on vise la victoire finale, on ne peut plus prendre des risques aux arrivées »

Une aubaine pour les sprinteurs de cette Vuelta, qui profitent des premières étapes andalouses disputées après le jour de repos, pour se partager les victoires. Blijlevens ouvrant son compteur et Minali faisant tourner le sien. Ce retrait du leader de ces sprints, apaisent un peu les tensions qui se dessinent contre la Once. L’armada jaune agace, elle court après tout ce qui bouge et sa soif de victoire lasse les équipes adverses. L’étape de la Sierra Nevada renversera cette impression.

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Jalabert dominateur mais néanmoins seigneur à la Sierra Nevada (Photo: Presse-Sports)

Parmi les sprinteurs présent, le jeune Erik Zabel (tout juste révélé sur le dernier Tour de France avec 2 victoires d’étapes), se montre nettement en retrait quand arrivent les sprints massifs. Voilà ce qui pousse Rudy Pevenage , directeur sportif de la Teleköm, à envoyer à l’offensive ses autres coureurs. Alors qu’il reste 192 kilomètres pour rallier le sommet de la Sierra Nevada, Bert Dietz se lance dans une échappée type journée galère. L’allemand est parti seul et se dit que la victoire n’est que pure utopie, mais au pied de la dernière montée, le voilà nanti de 9 bonnes minutes d’avance, de quoi reprendre espoir.

Si la montée de la Sierra Nevada impressionne par l’altitude d’arrivée (2320m), elle offre par contre une ascension plutôt roulante. Si bien que l’allemand gère assez bien son avance, à 15 km de la ligne, ce sont encore 6 minutes qui le séparent de la tête de peloton. Mais les efforts consentis pour mener sa fugue commencent à lui alourdir les cannes et derrière, le rouleau compresseur de la Once se remet en marche. A l’exception notable de Zülle, noté en perdition à plus de 20 minutes, tous les costauds de la garde rapprochée de Jalabert sont-là. Un Jalabert insolent de facilité, qui ne lève pas une fois le cul de la selle.

« Dans la première moitié, il n’était pas nécessaire de rouler à bloc. En revanche, à 10 kilomètres de l’arrivée, nous avons accéléré pour que personne ne puisse attaquer.»

Une accélération qui met en péril Dietz, qui voit fondre son avance comme la neige au soleil andalou. A 3 km de la ligne, il ne lui reste plus que 2 min 15. A 2 km de la ligne, l’équipier de Jalabert, Melchior Mauri, pose une première mine, contré par son leader décidé à voir si les grimpeurs étaient résignés. Dans le dernier kilomètres, il aperçoit la silhouette chancelante de Bert Dietz et à 200 mètres de la ligne, il rattrape celui qui ouvre la route depuis plus de 6 heures en solitaire.

« Quand je rattrape Dietz, je me suis dit « Tu ne vas quand même pas le doubler ». C’était mon devoir de le laisser gagner. Mais avec Olano à mes trousses, je ne pouvais pas me laisser reprendre. Alors je suis passé devant lui et je lui ai dit d’en remettre un dernier coup. »

Dietz est incrédule, il s’accroche comme un damné à la roue de Jalabert et à la vue de la banderole, le leader lui fait un signe de la tête, l’invitant à cueillir un succès tellement mérité. Bert Dietz ne réalise pas vraiment:

«C’est fou, je n’avais jamais vu ça nulle part et ça tombe sur moi ! Je ne sais pas pourquoi il a fait ça. On ne s’était jamais parlé. Si on nous avait laissé le temps après la ligne, je l’aurais serré dans mes bras. C’est un seigneur. Je n’oublierai jamais le geste de Jalabert. »

Irrésistible

De l’Andalousie aux Pyrénées, l’épreuve longe la méditérrannée et le cagnard accompagne le succès de Christian Henn (équipier de Dietz), à Murcie, veille d’une autre victoire teutonne à Valence où Marcel Wust claque une deuxième étape. Et avant d’attaquer les reliefs pyrénéens, la course s’arrête en Catalogne avec un circuit dessiné sur la colline de Montjuich à Barcelone. En tout, on dénombre 44 côtes au programme ! Le maillot amarillo avait coché l’étape barcelonaise sur son carnet de route et il se montra ponctuel. En solitaire, Jalabert s’offre un quatrième bouquet sur cette Vuelta et ne cache plus sa sérénité.

Quatrième victoire d'étape à Barcelone. Jalabert est irrésistible (Photo: Presse Sports)
Quatrième victoire d’étape à Barcelone. Jalabert est irrésistible (Photo: Presse Sports)

« Je suis de plus en plus convaincu que je vais gagner la Vuelta. Mais, par respect pour mes adversaires et parce que je ne suis pas à l’abri d’une défaillance dans les Pyrénées, je ne vais pas le crier sur tous les toits. »

Une humilité qui ne l’empêche pas, néanmoins, d’afficher ses ambitions pour la suite de ce Tour d’Espagne.

« Dans la dernière semaine, il reste deux grandes étapes : Pla de Beret et Luz-Ardiden. Et j’ai très envie de gagner à Luz. »

Il ne reste donc plus qu’une semaine de course pour que le français atteigne la victoire finale, en France l’engouement autour de lui monte de plus en plus. Alors qu’elle est diffusée quotidiennement en direct sur Eurosport depuis le départ, France Télévision décide de casser sa grille de programme pour la dernière semaine. En plus des étapes proposées en direct le week-end par le service public, France 2 proposera chaque en acces prime-time, un résumé de 26 minutes. La Jajamania est en marche…

Les propos de Laurent Jalabert et Bert Dietz sont extraits du Livre d’or du cyclisme 1995 (Jean-Luc Gatellier – Edtions Solar)