Mondialisation ou pas, Uci World Tour ou non, la saison démarre pour de bon ce dimanche avec ce Paris-Nice 2016. Traditionnellement, la course au soleil donne le coup d’envoi des grands rendez-vous du calendrier routier professionnel. Occasion pour le Dérailleur de retrouver ses traditionnels cahiers d’histoires. Aujourd’hui, le rétro pédalage nous emmène vingt-cinq ans en arrière avec le Paris-Nice 1991.

La fiche de l’épreuve

49ème Paris-Nice (du 10 au 17 mars 1991)

8 étapes (dont 2 contre-la-montre individuel et un 1 par équipes)

Départ : Fontenay-sous-Bois

Arrivée : Nice (Col d’Eze)

Les temps forts

Deux maillots de leader en course

Sur le circuit dessiné autour de Fontenay-sous-bois, en tant que star des prologues des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, Thierry Marie établi très vite le temps de référence. Disputé sous la pluie, cette première étape contre-la-montre semble vouloir s’offrir au normand jusqu’à ce que Tony Rominger, un des grands favoris de la course, coupe la ligne à son tour. Le suisse, nouveau leader de l’équipe Toshiba, signe à l’arrivée un temps de huit minutes vingt-neuf secondes et soixante-sept centièmes, soit le temps exact du français du groupe Castorama. Comment dès lors départager les deux coureurs ? Josette Leulliot, organisatrice de la course cherche la réponse du côté du jury des commissaires. Doit-on prendre en considération les centièmes de seconde, ou bien aller chercher les millièmes ? De ces derniers, une seule unité est en faveur de Thierry Marie, déclaré vainqueur. La polémique s’installe, Tony Rominger s’indigne : « Un millième de seconde en plus, ce n’est pas une différence ! », Bernard Vallet son directeur sportif pensent que l’on en a après son équipe : « Ils m’en veulent tous ! », tout ceci sous l’œil goguenard de Thierry Marie. Comme face au chrono, c’est ce dernier qui aura le dernier mot : « Si Tony veut un bout de mon maillot, je lui donne volontiers. Après tout, à deux, c’est toujours mieux ! »

Hilares, Marie et Rominger se partagent les honneurs (Photo: Henri Besson-Miroir du cyclisme, collection Olivier Perrier)
Hilares, Marie et Rominger se partagent les honneurs (Photo: Henri Besson-Miroir du cyclisme, collection Olivier Perrier)

Le normand ne croyait pas si bien dire, car le lendemain à Nevers à l’occasion du contre-la-montre par équipes, Thierry Marie et Tony Rominger portèrent tous les deux le maillot blanc de leader en course. En vertu du règlement de l’UCI qui stipulait que seuls les centièmes devaient être pris en compte pour le classement général, on assista donc à un fait unique, mais qui donnera le ton d’un Paris-Nice bien débridé.

Le TGV (Toshiba à Grande Vitesse) déboule à Nevers

Si la veille c’est au millième que l’on cherchait à départager Marie et Rominger, les chronométreurs eurent plus de facilités pour trouver le vainqueur sur les quarante-sept kilomètres du contre-la-montre par équipes disputé à Nevers. Basée dans la Nièvre (héritage du manufacturier Look), l’équipe Toshiba offrit un véritable récital.

Rominger, ici dans le sillage de Jalabert, voyage en première classe (Photo: Henri Besson - Miroir du Cyclisme, collection Olivier Perrier)
Rominger, ici dans le sillage de Jalabert, voyage en première classe (Photo: Henri Besson – Miroir du Cyclisme, collection Olivier Perrier)

A plus de quarante-neuf kilomètres/heure de moyenne, les Rominger, Gayant, Jalabert, Lance, Louviot, Chaubet, Bourguignon et Flicher laissèrent à près d’une minute, les néerlandais de PDM menés par Sean Kelly et d’un peu plus d’une minute les Castorama de Thierry Marie et Laurent Fignon. Si la veille Marie voulait laisser une manche du maillot blanc à Rominger, cette fois-ci le suisse était bien le seul leader de la course avec quatre secondes d’avance sur le toulousain Chaubet et le lorrain Lance. Au général, cinq coureurs de Toshiba occupaient les cinq premières places.

Kelly dit adieux aux classiques

Septuple vainqueur de l’épreuve, Sean Kelly lorgne sur les futures classiques du printemps dont il a fait son grand objectif, avec un sentiment de revanche car l’irlandais dû y renoncer l’année précédente. Hélas, c’était sans compter sur la zone de ravitaillement de l’étape entre Cusset et Saint-Etienne, premier exercice en ligne de ce Paris-Nice. Calé dans la roue de son équipier Van Aert, Kelly s’apprête à se saisir de sa musette, ce que fit maladroitement son équipier. Faisant un écart, Van Aert entraîne au sol son leader qui brisa sa clavicule. Kelly ne verra pas le Poggio, le Grammont ou Arenberg, pas plus qu’un huitième maillot blanc au col d’Eze ce qui, en grand compétiteur devant l’éternel, le plongea dans un profond désarroi dans une chambre d’hôpital stéphanoise. Il se rattrapera en fin de saison en gagnant un nouveau Tour de Lombardie.

Le pire et le meilleur pour Pascal Lance

Leader éphémère heureux mais malchanceux (Photo: Henri Besson - Miroir du Cyclisme, collection Olivier Perrier)
Leader éphémère heureux mais malchanceux (Photo: Henri Besson – Miroir du Cyclisme, collection Olivier Perrier)

Le temps d’assister au déboulé victorieux d’Adreas Kappes à St-Etienne et à la victoire du soviétique Victor Klimov au Domaine de Réjaubert à Dieulefit, le maillot blanc changea d’épaules sur la route de Marseille.

Retardé sur crevaison, Tony Rominger dut laisser filer la tunique de leader sur les épaules de son équipier Pascal Lance qui suivi une échappée lancée dans les faubourgs de la cité phocéenne par l’australien Phil Anderson. Vainqueur du Tour Méditerranéen trois semaines auparavant, l’ancien maillot jaune du Tour de France entraîna dans sa roue Ronan Pensec, Francis Moreau, Christophe Capelle, Erwin Nijboer, Jean-Paul Van Poppel, Wilfried Peeters, Dariusz Kajzer, Marco Lietti, Girogio Furlan et un équipier du leader, Pascal Lance. Le lorrain s’abstenant évidemment de relayer, profita de la trentaine de secondes reprise au peloton pour s’emparer de la tête du classement général. Un intérim de vingt-quatre heures pour le rouleur français, non pas vaincu par le juge de paix proposé le lendemain, le Mont Faron, mais par une terrible chute qui pendant de longues minutes qui le laissa dans le brouillard. Outre de violents maux de tête, une courte amnésie frappa le leader qui s’étonna de porter le maillot blanc. Cela suffira au service médical de pousser Lance à renoncer à la suite de la course et à le conduire à l’hôpital de Marseille où il resta en observation pendant deux jours.

Le patron, c’est Rominger

Entre Marseille et le Mont-Faron, l’équipe Toshiba aura connu le pire, la chute de Pascal Lance et le meilleur, la victoire de Tony Rominger. Peut-être l’étape la plus folle de cette quarante-neuvième édition de la course au soleil, si l’on vit en effet l’équipe française vivre une journée mouvementée, on vit aussi Greg LeMond en personne animer une échappée de cinq coureurs en compagnie de Ron Kiefel, Michel Vermote, Emanuele Bombini et Per Pedersen. Une fugue de plus de cent-vingt kilomètres durant laquelle les fuyards auront plus de cinq minutes d’avance sur un peloton mené par une équipe Toshiba déstabilisée par l’abandon de Pascal Lance. Les hommes de Bernard Vallet redressèrent la barre assez rapidement grâce à quelques relais des coureurs de Tonton Tapis, l’équipe de Stephen Roche, mais surtout avec l’apport des Castorama de Laurent Fignon. Le parisien justifia cette collaboration avec les chances qu’il estimait encore avoir de gagner la course. Au Faron, les suiveurs y voyaient plutôt une lutte de prestige opposant Fignon à LeMond qui éclata à l’été quatre-vingt-neuf. Repris à un kilomètre du pied du Faron, LeMond (pas plus que Fignon) ne pèsera point sur l’abrupte montée finale qui domine la rade de Toulon. Les pentes offriront à Rominger le tremplin vers la victoire finale, à deux jours du but à Nice. En rouleur émérite qu’il fut, le suisse usa d’un tempo constant mais enlevé pour distancer un par un ses adversaires, dont le dernier fut le français Roland Leclercq, lâché sous la flamme rouge. Au général, l’avantage de Rominger dépassait la minute sur ses équipiers Gayant et Jalabert. Plus loin on trouve Roche à plus de deux minutes trente, pas de doute la messe est dite.

Les révoltés de Toulon

Non seulement ce Paris-Nice fut animé sur la route, mais en coulisses, la course ne l’était pas moins. Si depuis 2003, et le décès tragiques d’Andreï Kivilev sur les routes de la course au soleil, le port du casque est obligatoire pour le peloton professionnel, l’UCI tenta dès 1991 d’imposer le port obligatoire du casque à calotte rigide pour les coureurs. Une mesure loin de faire l’unanimité chez les coureurs qui depuis février, grognèrent après cette nouvelle mesure. Le conflit avec les instances devenait latent et explosa sur la ligne de départ de l’avant dernière étape de la course. Ce qui mit le feu aux poudres ? L’exclusion la veille de Francis Moreau qui eut l’affront de retirer son casque avant de franchir la ligne d’arrivée au Faron. Il n’en fallait pas moins pour que le jury des commissaires prononce la mise hors-course du poursuiteur picard.

LeMond, Roche, Fignon et Duclos-Lassalle, les patrons du peloton mène les négociations au départ de Toulon (Photo: Henri Besson - Miroir du Cyclisme, collection Olivier Perrier)
LeMond, Roche, Fignon et Duclos-Lassalle, les patrons du peloton mènent les négociations au départ de Toulon (Photo: Henri Besson – Miroir du Cyclisme, collection Olivier Perrier)

« Le casque, c’est fini ! » hurlèrent les coureurs sur la ligne de départ à Toulon, devant Luis Aguiar président du jury des commissaires. Ce dernier, bravement, tenta bien de raisonner les coureurs « Désolé messieurs, mais je ne fais qu’appliquer le règlement. Vous ne pouvez pas partir sans votre caque ! ». Ce casque rigide, les frondeurs les laisseront sur la banquette arrière des véhicules de directeurs sportifs, Aguiar sous la pression des coureurs, laissera le peloton filer vers Mandelieu sans ce casque qui sauva peut-être la vie de Pascal Lance la veille. De ce bras de fer, les coureurs obtiendront un assouplissement de la réglementation permettant le retour au casque à boudins, pour ceux qui ne veulent plus du casque rigide. Un port du casque obligatoire qui tiendra jusqu’au Tour de France l’été suivant, où suite à un nouveau mouvement de grogne, le port obligatoire fut abrogé. Jusqu’au tragique printemps 2003…

Rominger à son Eze

Histoire de marquer définitivement sa domination sur ce Paris-Nice, il restait à Rominger de gagner le chrono final au col d’Eze. Comme sur le chrono inaugural, l’écart sera ténu sur la ligne entre les deux premiers. Cette fois-ci, c une seconde pleine qui sépare le suisse, vainqueur de l’étape, de Stephen Roche, grand spécialiste de l’ascension chronométrée au-dessus de Nice. Au classement final pour une course qui se joue habituellement à coup de secondes, les écarts sont impressionnants.

Un succès célébré en famille pour Rominger, résidant monégasque et voisin du col d'Eze (Photo Georges Rakic - l'Album 91 du cyclisme , collection Olivier Perrier)
Un succès célébré en famille pour Rominger, résidant monégasque et voisin du col d’Eze (Photo Georges Rakic – l’Album 91 du cyclisme , collection Olivier Perrier)

Premier dauphin du suisse, Laurent Jalabert pointe à une minute et cinquante-cinq secondes et Martial Gayant, troisième du général à deux minutes et vingt-sept secondes. Triomphe total pour l’équipe Toshiba qui en avait terriblement besoin, car la formation française se lançait à la recherche d’un nouveau partenaire pour palier au départ de son principal commanditaire. Un magnifique début de saison qui n’empêchera point de mettre la clé sous la porte à la fin de la saison pour cette équipe, descendante de la fameuse  la Vie Claire de Bernard Tapie et Bernard Hinault, une sacrée page qui allait se tourner.

Classement final

  1. Tony Rominger (Sui-Toshiba) en 24h09m19s
  2. Laurent Jalabert (Fra-Toshiba) à 1m55s
  3. Martial Gayant (Fra-Toshiba) à 2m27s
  4. Stephen Roche (Irl-Tonton Tapis GB) à 2m39s
  5. Andrew Hampsten (Usa-Motorola) à 2m41s
  6. Jérôme Simon (Fra-Z) à 2m53s
  7. Claude Criquiélion (Bel-Lotto) à 3m16s
  8. Eric Caritoux (Fra-RMO) à 3m20s
  9. Atle Kvalsvoll (Nor-Z) à 3m49s
  10. Laurent Fignon (Fra-Castorama) à 4m16s

Etapes remportées par : Thierry Marie (Fra-Castorama) et Tony Rominger (Sui-Toshiba) (1ère étape Clm individuel) ; Toshiba (2ème étape Clm par équipes) ; Andreas Kappes (All-Histor Sigma) (3ème étape) ; Victor Klimov (Urss-Seur) ( 4ème étape) ; Jean-Paul Van Poppel (PB-PDM) (5ème étape) ; Tony Rominger (Sui-Toshiba) (6ème étape) ; Uwe Ampler (All-Histor Sigma) (7ème étape) ; Tony Rominger (Sui-Toshiba) (8ème étape)

(Photo à la une : Tony Rominger lors de la finale de la Coupe du Monde disputée à Bergame contre-la-montre le 27 octobre 1991)