[dropcap size=small]N[/dropcap]ous avions laissé ces demoiselles la semaine dernière sous le soleil de la place du Capitole à Toulouse, à la veille d’un jour de repos salvateur.

Les voici maintenant à l’assaut de la 2ème partie de ce Tour Cycliste Féminin, avec un parcours escarpé. Jugez plutôt, les routes sans répits du Massif-Central ou encore les 2 arrivées en altitude à Vaujany et à l’Alpe d’Huez. Jeannie Longo, maillot jaune pour 3 petites secondes devant Van Moorsel doit s’attendre à souffrir car la néerlandaise semble mieux entouré que la grenobloise. De plus, la course distribue des bonifications et Van Moorsel, porteuse du maillot vert du classement par points, possède une pointe de vitesse plus affutée.

Longo espère pouvoir contenir Van Moorsel et la distancer au gré des 2 arrivées au sommet. Un duel épique s’annonce, digne des plus grandes batailles que le cyclisme a su générer au fil de son histoire.

6ème étape Rodez – Mende : Alyson Sydor récidive, Van Moorsel prend les commandes.

Le profil accidenté entre la préfecture de l’Aveyron et celle de la Lozère, présente un terrain de jeu idéal pour Van Moorsel dans sa chasse aux bonifications. Très vite, les Pays-Bas prennent le contrôle de la course, en imposant un rythme soutenu, annihilant ainsi toutes tentatives d’échappées. L’attaque étant la meilleure défense, la porteuse du maillot jaune Jeannie Longo, décide de passer à l’offensive à 5 km de l’arrivée dans la dernière côte du jour, en vain. C’est un peloton d’une vingtaine de concurrentes qui vient se présenter à Mende pour se jouer la victoire d’étape. Déjà lauréate à Sainte-Marie de Campan, la canadienne Alyson Sydor fait parler sa pointe de vitesse, pour s’imposer devant Van Moorsel et Zagorska.

van moorsel

Deuxième de l’étape, la néerlandaise ne perd pas le sourire car, grâce aux dix secondes de bonifications amassées sur l’ensemble de l’étape, la voici propulsée à la tête du classement général.

Etape : Alyson Sydor (Canada)

Maillot jaune : Leontien Van Moorsel (Pays-Bas)

7ème étape Pradelles – Pierrelate : orange mécanique

Désormais à la tête du classement général, Leontien Van Moorsel peut désormais demander à ses co-équipières de régenter la course. Comme la veille, les hollandaises et leur emblématique maillot orange contrôlent la course en imprimant un tempo très élevé (49 kilomètres parcourus dans la première heure de course !). Si ce n’est ce rythme endiablé, rien à signaler dans cette étape jusqu’à 18 kilomètres de l’arrivée, où à l’initiative de Catherine Marsal, 8 concurrentes se détachent du peloton. Avec la lorraine on retrouve sa co-équipière Cécile Odin, Daiva Cepeliene (Lituanie), Barbara Hebb (Suisse), Elena Ogouy (Ukraine), Elena Osiptchenko (Russie), Lisa  Goldsmith (Etats-Unis) et la principale lieutenant du maillot jaune, Astrid Schop (Pays-Bas). Pour Marsal, c’est une belle occasion de se replacer au général et de se rapprocher du podium du Tour Cycliste Féminin, en passant de la 6ème place à la 4ème. Mais la lorraine espère aussi une victoire d’étape, hélas, déséquilibrée à 500 mètres de l’arrivée, elle ne peut défendre ses chances. Celle qui rafle la mise, c’est l’hollandaise Astrid Schop. N’ayant donné aucun relais, en raison de son appartenance à l’équipe du maillot jaune, elle peut faire parler sa fraîcheur et s’imposer à Pierrelate, devant Cepeliene et Odin.

Etape : Astrid Schop (Pays-Bas)

Maillot jaune : Leontien Van Moorsel (Pays-Bas)

8ème étape Serre-Chevalier (le Monêtier-les-bains) – Vaujany : Odin pour un formidable doublé

Pour son week-end final, le Tour Cycliste Féminin fait son arrivée dans les Alpes. Pour le premier épisode alpestre, les rescapées ont à affronter le col du Lautaret et la montée vers Vaujany, station appelée à devenir un classique de l’épreuve. Dès les premières pentes du Lautaret, la course s’emballe. C’est encore sous l’impulsion de Jeannie Longo et de l’intenable Cathy Marsal que les hostilités sont lancées au kilomètre 7. Avec elles, 11 concurrentes se retrouvent en tête dont la maillot jaune Van Moorsel, mais aussi Luzia Zberg (Suisse) ou Heidi Van de Vijver (Belgique). Au sommet du Lautaret l’échappée compte 1 min 30 secondes d’avance sur le peloton, grâce à un véritable festival des françaises à l’avant. Longo est déterminée, à l’arrivée elle déclare : « J’ai fait tout le Lautaret devant, sans me retourner ». Une détermination quasi-vaine, dans la longue descente et la vallée qui suit le Lautaret, le vent contraire mettra fin à cette échappée royale.

À la jonction, c’est une autre grande animatrice de ce Tour Cycliste Féminin qui s’échappe, Cécile Odin. La picarde, terriblement en verve creuse vite un solide écart, au point d’atteindre 3 minutes au pied de Vaujany. Un écart qui, malgré le forcing des favorites, lui permet de conserver 24 secondes sur la ligne d’arrivée, pour s’imposer à Vaujany et s’offrir une deuxième victoire d’étape.

cecile odin

Un succès qui la rend heureuse : « J’avais peur d’être reprise et d’être distancée si près du but. Heureusement, une petite descente dans le dernier kilomètre m’a relancée. C’était inespéré ! » Au classement général, pas de changement. Si ce n’est que Van Moorsel s’est offert 2 secondes supplémentaires de bonification, ce qui porte son avance à 9 secondes désormais sur Longo. Les 21 virages de l’Alpe d’Huez serviront de juge de paix, terrain idéal pour une finale. Décidemment, ce Tour Cycliste Féminin semble naître sous de bons hospices.

Etape : Cécile Odin (France)

Maillot jaune : Leontien Van Moorsel (Pays-Bas)

9ème étape Le Fontanil-Cornillon – l’Alpe d’Huez : un duel entre dans la légende

L’histoire du sport regorge de grands duels qui font le sel de sa légende. Citons dans le désordre, Ali-Foreman en Boxe, Prost-Senna en Formule 1, France-Angleterre en Rugby et bien d’autres d’exemples encore. Evidemment le cyclisme n’est pas en reste. Les oppositions les plus légendaires étant Anquetil-Poulidor bien sûr ou encore Merckx-Ocaña. Anquetil et Poulidor avaient leur Puy-de-Dôme, Van Moorsel et Longo, elles, auront leur Alpe d’Huez. Plantons le décor, au départ de la commune du Fonanil-Cornillon (Isère) connue pour son défi mondial de l’endurance (l’ultra-triathlon soit un triple Ironman), 9 secondes à peine séparent Leontien Van Moorsel maillot jaune, de Jeannie Longo qui arbore quant à elle, le maillot bleu de la montagne dont Van Moorsel est également leader. Jusqu’ici, Longo ne s’est montré supérieure à la hollandaise que dans les chronos seulement. Lors des deux premières arrivées au sommet, Van Moorsel a toujours laissée la grenobloise dans sa roue. Longo n’a pas le choix, elle va devoir passer à l’attaque pour combler ces 9 secondes qui la sépare du maillot jaune. Ce qui donnera une ascension de l’Alpe d’Huez absolument haletante.

La hollandaise décide d’opter pour la même stratégie que les étapes précédentes, elle envoie en tête de course sa capitaine de route, Astrid Schop. L’équipière de luxe emmène avec elle l’américaine Alison Dunlap et la désormais intenable Cécile Odin. Les fuyardes seront revues au pied de l’Alpe d’Huez où très vite on retrouve un quatuor à l’avant, composé de Van Moorsel et Longo et des deux prétendantes à la troisième place, Zberg (Suisse) et Van de Vijver (Belgique). À l’approche de la banderole des 10 km, la suissesse et la belge sont décramponnées par une première attaque de Jeannie Longo. Van Moorsel, sereine, revient dans sa roue et les deux protagonistes vont se livrer à un duel sans pitié.

Longo mène l’ascension, multiplie les attaques vaines et s’agace. Devant les caméras de la SFP, qui permettront à FR3 qui diffuse cette étape en direct, de réaliser une audience record (26,4% de part de marché), elle impose à Van Moorsel trois séances de surplace, digne d’une finale olympique de vitesse sur piste. Elle a beau inviter du geste et de la parole son adversaire à prendre la tête, Longo doit se contenter de mener l’ascension avec sa rivale dans sa roue. La porteuse du maillot jaune est impassible, elle applique à la lettre sa tactique consistant à marquer sa principale adversaire. Sous la flamme rouge, Longo tente son va-tout mais voit revenir, encore une fois, Van Moorsel dans sa roue. L’étape se joue au sprint et tel un torero, Van Moorsel achève Longo en lui soufflant l’étape d’une demie-roue.

La grenobloise est amer : « C’était une course lamentable, on avait l’impression d’assister à une course de vitesse ! Je ne suis pas déçue d’avoir perdu, mais je regrette l’attitude de Van Moorsel, qui m’a laissée faire la course devant toute seule. Je regrette aussi d’avoir été gênée dans l’étape de Chauvigny par une lituanienne, car ce jour-là j’aurais pu gagner l’étape et prendre la bonif. C’est justement sur ces secondes de bonifs que c’est joué le Tour. ». Heureuse de son triomphe, Van Moorsel lui réplique : « Ce n’était pas à moi de mener ou d’attaquer, je n’avais plus qu’à rester dans le sillage de Longo et  faire du surplace. »

Le podium final de ce Tour féminin 92 : Van Moorsel, Longo et Van de Vijver.
Le podium final de ce Tour féminin 92 : Van Moorsel, Longo et Van de Vijver.

Avec cette victoire, Leontien Van Moorsel déjà championne du monde en titre, confirme son statut de meilleure cycliste mondiale. La prestation de Longo venant magnifier la performance de l’hollandaise. Au lendemain de cette première édition, on se prenait à espérer à un fort engouement pour le cyclisme féminin.

Hélas, plus de vingt ans plus tard, on se rend compte que ce formidable espoir s’est étiolé. Alors quand les instances internationales du cyclisme réclament une épreuve, indépendante au Tour de France masculin, avec sa propre organisation et ses propres sponsors, il y a de quoi rire. Il aurait fallu, déjà soutenir les efforts d’un Pierre Boué, qui a souvent payé de sa personne, pour son épreuve chérie. Le 27 juillet 2014 où se déroulait la Course by le Tour, il me confiait ceci à propos de l’épreuve mise sur pied par ASO : « Une preuve supplémentaire pour redire que l’argent ne fait pas tout ! Un petit investissement par rapport à la fortune mise à la disposition du cyclisme masculin. Un geste suffisant pour calmer les défenseurs de la parité et faire croire que l’on défend le cyclisme féminin ». Un Pierre Boué nostalgique mais qui a marqué les actrices de la petite reine : «Je reçois à ce jour des messages incroyables de Van Moorsel, Sommariba, Luperini et autres qui me disent leur bonheur d’avoir vécu la Grande Boucle Féminine Internationale. L’Alpe d’Huez, le Tourmalet, le Galibier ou Bilbao qui réunissaient 80 000 personnes à chaque étape… ».

Aujourd’hui chargé de mission au cabinet du maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, Pierre Boué ne rejette pas l’idée de revenir dans le cyclisme féminin. Toujours en juillet dernier, il me disait : « Il est écrit que je monterai une grande course par étapes de 3 jours pour les filles, juste pour faire comprendre ce que représente une course féminine médiatisée… ! Le père Boué a en encore sous la pédale ! Je suis encore bondissant et plein de réserves et je sais que je suis encore attendu pour le cyclisme féminin ! Encore un peu de patience, on va encore en vivre une petite dernière… »

Si il faut saluer les efforts de France Télévisions qui a diffusée en direct en 2014, les championnats de France sur route, la Course by le Tour ou encore le GP de Plouay, force est de constater qu’à part les championnats du monde sur BeIn Sports, voir du cyclisme féminin en direct à la télévision relève d’un véritable exploit. Puissent les exploits de notre bijoux, Pauline Ferrand-Prévot, nous permettre d’améliorer la situation et de nous offrir plus de médiatisation du cyclisme féminin. Nous sommes-là bien loin de la parité encore, mais ne baissons pas les bras.