On allait voir ce qu’on allait voir. Greg Van Avermaet allait poursuivre sa série victorieuse dans les flandriennes cette année, Peter Sagan était prêt à faire le doublé, Tom Boonen devait faire ses adieux au Ronde et Philippe Gilbert devait réussir son retour ici. Bref, si la recette pour faire de ce 101e Tour des Flandres un festin était prête, c’était oublier qu’un ingrédient la fait basculer dans le succulent, le retour du Mur de Grammont.

Fidèle à ses habitudes, le Ronde fut d’abord une véritable fête. Lancé par les supporters islandais lors de l’Euro 2016, la mode du clapping a atteint le cyclisme et c’est Tom Boonen qui eu l’honneur de celui-ci à Anvers, où le Tour des Flandres s’élançait cette année après avoir laissé à Bruges cet honneur durant de longues années. Un Ronde qui partait sur des bases classiques, avec une échappée matinale formée en deux temps par Julien Morice, Julien Duval, Mark Mcnally, Michael Goolaerts, Oliviero Troia, Stef Van Zummeren, Edward Planckaert et Andre Looij. Une fugue à qui le peloton autorisa moins de dix minutes d’avance et l’honneur d’ouvrir le secteur des monts avec la première ascension du Vieux-Quaremont. Fallait bien respecter les traditions.

Grammont et Quaremont se disputent le rôle de juge de paix

Tiens ! À-propos de tradition, celle-ci voulait que lorsqu’il était au programme du Ronde, le Mur de Grammont occupait un rôle de juge de paix. Situé à 95 kilomètres de l’arrivée cette année, certains le réduisait au rôle de la tranchée d’Arenberg sur Paris-Roubaix, à savoir celui d’écrémer le peloton avant la bagarre finale. Mais c’est mal connaître Grammont, dont le mur qui mène à la chapelle est toujours pavé de douloureuses attentions pour les coureurs et qui pour son retour, ne voulait pas se dérober à ses habituelles missions sur le Ronde, à savoir décider du sort de celui-ci. C’est ici que la Quick-Step-Floors entamait un véritable coup de force, mené par Boonen et Gilbert en personne ! Mal placés au pied, les autres grands favoris qu’étaient Greg Van Avermaet ou Peter Sagan loupèrent ce qui allait être le bon wagon. Car oui, à plus de 90 kilomètres de la ligne, le vainqueur du 101e Tour des Flandres figurait déjà dans un groupe parti derrière l’échappée matinale et dans lequel on notait outre Boonen et Gilbert qui étaient accompagnés de Trentin, les présences de Démarre, Coquard, Chavanel chez les français mais encore de gros outsiders comme Vanmarcke, Stuyven, Kristoff, Rowe, celui-ci bénéficiant d’un équipier avec Moscon, Modolo, Vanspeybrouck et un équipier de Sagan, Bodnar complétant l’effectif.

Si Grammont récupéra un temps son rôle de juge de paix, le Vieux-Quaremont qui occupe ce poste depuis 2012, a très vite repris cette fonction lorsqu’à 54 kilomètres de la ligne, à l’occasion de sa deuxième ascension, Philippe Gilbert prit son envol. Suscitant l’interrogation, (mais pourquoi diable attaquait-il si loin de la ligne?), le rémoucastrien drapé dans son maillot de champion national, décidait d’écrire une page de la légende du Tour des Flandres. Jamais depuis Merckx en 1969, qui s’imposait après une fugue de plus de 70 km en solitaire, un futur vainqueur s’isolait aussi loin de la ligne d’arrivée. Exploit magistral en vue pour le champion de Belgique.

En bonne course flandrienne qui se respecte, le Tour des Flandres n’oubliait pas que la malchance doit aussi jouer un rôle. A l’exception de Gilbert, l’ensemble des favoris et outsiders devaient payer un lourd tribut à la guigne. Vanmarcke d’abord, qui tombe lourdement en embarquant avec lui Luke Rowe alors qu’ils chassaient derrière le champion de Belgique, ensuite c’est Tom Boonen qui sur les pentes de son mont fétiche, le Taaienberg, voyait ses chances réduites à néant sur un incident mécanique (d’ailleurs, lui filer un vélo de rechange sur le grand plateau, sur la pente pavée à 20 pour-cent de ce qu’on appelait souvent le Boonenberg. Comment dire?…). Enfin, histoire d’asseoir son rôle définitif de juge de paix, le Vieux-Quaremont envoyait au sol Peter Sagan, qui se prit les pieds dans le tapis, ou plutôt les roues dans le pied des barrières (quelle idée aussi de ne pas rouler sur les pavés), entraînant avec lui Greg Van Avermaet et Olivier Naessen qui prenait lui au sens propre comme au figuré, une belle veste. Le champion olympique arrivait à repartir assez vite, tandis que le champion du monde lui devait attendre d’être dépanné avant de pouvoir repartir. Fin du rêve de doublé.

Le temps de frémir une dernière fois dans le final, à cause d’un Niki Terpstra fidèle à sa réputation qui offrait un ou deux relais à Dylan Van Baarle et Van Avermaet, (alors que son leader est à l’avant) et le champion de Belgique pouvait enfin entrer dans la légende. Trente ans après le regretté Claude Criquielion, un autre wallon entre au palmarès du Tour des Flandres. Mais au-delà de ça, c’est un belge qui s’impose, car comme il a toujours clamé, Philippe Gilbert n’est ni wallon, ni flamand, mais il est belge. Et il signe le 69e succès de sa patrie dans cette terre sainte flandrienne, avec en plus la manière des grands.