Depuis 20 ans maintenant, les championnats du monde ont lieu en fin de saison (en octobre de 1995 à 2004, puis en septembre depuis 2005). Une date regrettable pour de nombreux nostalgiques, qui voyaient en fin août une date idéale pour cette échéance. Et on ne peut leur donner tort car à cette date-là, les meilleurs coureurs enfilaient la tunique nationale dans l’espoir de chasser l’arc-en-ciel. Un exemple ? Les mondiaux 1992 à Benidorm en Espagne. Allez, prenez la roue du Dérailleur qui vous embarque sur la Costa Brava pour une belle édition de championnat du monde.

La fiche de l’épreuve

Championnat du Monde 1992 à Benidorm (Espagne)
Circuit de 21,8 km à parcourir 12 fois pour un total de 261,6 km
189 partants, 90 classés

Le contexte

Disputés en Espagne et légèrement décalé au début de mois de septembre (les Jeux Olympiques de Barcelone ayant bousculé le calendrier cycliste estival), ces championnats du monde offrent une occasion royale à Miguel Indurain de rentrer dans l’histoire. Comment ? En devenant le troisième coureur de l’histoire à faire le triplé Giro-Tour-Mondial dans la même saison, à l’image d’Eddy Merckx en 1974 et de Stephen Roche en 1987. 3ème en 1991 à Stuttgart, Indurain doit composer avec une adversité des plus relevées. Avec au premier rang, le tenant du titre, Gianni Bugno. L’italien a raté son principal objectif, le Tour de France. En y terminant seulement à la 3ème place, Bugno y fut inexistant face à Indurain et à son ennemi juré, et néanmoins compatriote, Claudio Chiappucci. Un Bugno qui doit se faire pardonner vis-à-vis des tifosi car, pour espérer gagner le Tour, l’italien fit l’impasse sur le Giro, préférant se préparer sur les routes du Dauphiné et du Tour de Suisse. L’équipe italienne présente, comme souvent, un effectif solide dans lequel outre Bugno, Chiappucci présente les capacités pour se parer d’arc-en-ciel avec une armée de gregarii dont les excellents Massimo Ghirotto (vainqueur de la Wincanton Classic) et Giancarlo Perini (8ème du dernier Tour), tous deux en très bonne condition.

Autre nation qui présente un effectif séduisant, l’équipe de France. Très vite, à la sortie du Tour, Lucien Bailly (le directeur technique national) et Bernard Hinault (sélectionneur et directeur sportif) ont fait le choix de miser sur un leader, Laurent Jalabert. Maillot vert sur le Tour, le mazamétain a prouvé que les parcours vallonnés entraient parfaitement dans ses cordes. Pour l’entourer, Hinault et Bailly peuvent compter sur des coureurs expérimentés comme Duclos-Lassalle (référence en matière de capitaine de route), Marc Madiot, Laurent Fignon, Jean-François Bernard, Thierry Claveyrolat, Jean-Claude Colotti ou Charly Mottet. Mais aussi des coureurs en excellente condition, capable de dynamiter la course comme Eric Boyer, Gérard Rué, Ronan Pensec et Luc Leblanc, champion de France en titre. Un groupe France en tout cas prêt à se sacrifier pour le leader désigné par Hinault.

Enfin, on n’oublie pas parmi les favoris ,un Tony Rominger très affuté qui en début de saison, a basculé parmi les plus grands en gagnant sa première Vuelta, Stephen Roche vainqueur d’étape en Auvergne sur le dernier Tour de France ou encore un Steven Rooks (vice-champion du monde 1991) toujours capable de beaux coup d’éclats. Un plateau royal, sur un circuit exigeant, bref une belle affiche de championnats du monde !

Les temps forts

L’esprit d’équipe tricolore

Avec une telle armada présente au départ, l’équipe de France se devait de se montrer à la hauteur de l’évènement et bien, ce fut le cas ! Resté discrète jusqu’à la mi-course, l’équipe tricolore se mit véritablement en route à la première alerte sérieuse en course. A l’aube du 8ème tour, Tony Rominger passe à l’offensive pour rejoindre un groupe de tête où figure son jeune compatriote Fabian Jeker, mais aussi et surtout Franco Chioccioli (vainqueur du Giro 91 et 3ème en 92, vainqueur d’étape sur le Tour) et Stephen Roche. Cette échappée prend vite plus d’une minute d’avance sur le peloton, de quoi sonner la première charge du blaireau. Venu aux consignes, Claveyrolat remonta vite le massage d’Hinault : « Y’a Rominger devant. Si vous lui laissez prendre deux minutes d’avance, vous ne le reverrez pas ! Préviens les autres, faut organiser la chasse… ». Les bleus se mettent en route et l’échappée est revue au kilomètre 196.

Claveyrolat, Bernard et Rué acquis à la cause de Jalabert (Photo: Bicisport - Miroir du cyclisme)
Claveyrolat, Bernard et Rué acquis à la cause de Jalabert (Photo: Bicisport – Miroir du cyclisme)

Aux bleus à qui il demande d’être vigilant, Hinault obtient une réponse à la hauteur de ces directives, une surreprésentation dans le final de la course. Au km 223, Miguel Indurain sonne une première charge, ce qui provoque une énorme sélection pour ne  laisser que quarante-trois coureurs dans le coup. Dans ce groupe, ils sont neuf tricolores (Jalabert, Mottet, Bernard, Rué, Claveyrolat, Leblanc, Pensec, Boyer et Fignon).

Contrôler la course pour jouer la carte de « Jaja »

A partir de ce moment-là, on ne verra que du bleu sur ce mondial. Le leader en personne, Laurent Jalabert, se montre même à la hauteur de son statut en accompagnant une échappée royale, lors de l’avant dernier tour, dans laquelle prennent part également Rominger, Chiappucci et Rominger, rien que ça ! A l’amorce du dernier tour, tous les favoris sont regroupés, avec une équipe de France toujours omniprésente. C’est à ce moment-là que Boyer tente sa chance pour décanter la course, emmenant avec lui Ghirotto et le tout jeune et prometteur Alex Zülle « C’était bien joué, commenta Hinault. Car, à ce moment-là, il n’était plus de question d’obtenir de ticket de sortie mais bel et bien de contrôler la course pour jouer la carte de Jaja »

Une évidence pour trois des cinq tricolores présent dans le groupe de dix-sept qui se projette à l’avant de la course, pour jouer le titre mondial millésime 1992. Jeff Bernard, Gérard Rué et Thierry Claveyrolat unissent leurs efforts pour favoriser Jalabert. Le cinquième français du groupe de tête lui, Luc Leblanc, voit les choses autrement et abat sa carte personnelle en mettant le feu à la course à 8 km de la ligne. Une attitude incompréhensible pour ses équipiers d’un jour, mais qui ne surprend guère Gérard Rué, déjà victime, selon-lui, du limousin sur les championnats de France. Ce coup de force, teinté d’égoïsme pour la plupart des coureurs de l’équipe de France eut le mérite de forcer Perini à travailler et ainsi user un équipier précieux de la squadra azzura.

Bugno, bourreau des bleus

Les dix-sept coureurs sont à nouveau réunis dans les derniers kilomètres de course. Jalabert est confiant dans ce final et commence à rêver « Je m’y voyais déjà, dira Jalabert après la course. Je me sentais si fort et si bien que je me voyais déjà enfiler le maillot arc-en-ciel sur le podium. ». Le leader des bleus est dans un fauteuil, Jeff Bernard se muant même en poisson-pilote de luxe « Parce qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse » déclara Jeff sur la ligne déçu par le résultat final. Un résultat qui ressemble à une terrible claque pour Jalabert, car c’était sans compter sur un Gianni Bugno des grands jours, dont pourtant le français avait choisi le sillage. Champion du monde en titre, l’italien s’offre un doublé magistral en lançant le sprint en costaud et en laissant le mazamétain à hauteur de son pédalier « Sans doute lui faisais-je autant peur qu’il me faisait peur, dira le désormais double champion du monde. Dans le sprint, je n’ai jamais été sûr de moi, mais Jalabert non plus. »

Bugno surpuissant conserve son titre (Photo: F.Mercier l'Album 92 du cyclisme)
Bugno surpuissant conserve son titre (Photo: F.Mercier l’Album 92 du cyclisme)

L’équipe de France tomba simplement sur plus fort qu’elle avec Bugno, ce que confirma les propos de Bernard Hinault en faisant le bilan de cette journée « Le seul grain de sable dans la machine française, c’est Bugno. L’équipe a travaillé pour Jalabert sans arrière-pensée, elle s’est montré solidaire de bout en bout. Vraiment ça fait mal, surtout avec cinq gars dans le final ! » Un Hinault qui espérait donc voir un compatriote lui succéder au palmarès des mondiaux, lui qui attendait ça depuis 1980. On le sait aujourd’hui, il devra attendre deux ans de plus, avec le titre de Leblanc à Agrigente.

Classement

  1. Gianni Bugno (Italie) les 261,6 km en 6h 34min 28sec (39,700 km/h)
  2. Laurent Jalabert (France)
  3. Dimitri Konyshev (Russie)
  4. Tony Rominger (Suisse)
  5. Steven Rooks (Pays-Bas)
  6. Miguel Indurain (Espagne)
  7. Piotr Ugrumov (Lettonie)
  8. Luc Leblanc (France)
  9. Luc Roosen (Belgique)
  10. Jean-François Bernard (France)

Propos des coureurs publiés dans Miroir du Cyclisme n°459-Septembre 1992