Voici un exercice toujours très singulier même si justement sa particularité est de se vivre au pluriel. Une épreuve aussi atypique qu’esthétique, avec sa file de coureurs pédalant en cadence et enchaînant les relais, un ballet destiné à vaincre l’horloge. Un exercice rappelant que même si le coureur est seul sur sa machine, le cyclisme n’en reste pas moins un sport d’équipes. Demain, dans le cadre de la troisième étape de la Grande Boucle, les vingt-deux équipes alignées s’élanceront chacune leur tour pour un contre-la-montre par équipes de 35,5 kilomètres autour de Cholet.

Le contre-la-montre par équipes est une institution du Tour de France, celui de Cholet sera le 49e de son histoire et l’on en recense déjà dix depuis 2000. Il fut même un temps où le Tour se courrait presque uniquement de la sorte. En 1927, Henri Desgrange est pris d’une idée folle. Sur les vingt-quatre étapes composant cette édition du Tour, seize (celles de plaine) sont disputées comme des contre-la-montre par équipes. En effet, chaque équipe part chacune à son tour toutes les quinze minutes. Néanmoins le classement se fait de façon individuelle, le temps à l’arrivée étant pris sur chaque coureur et non commun à l’équipe. Le procédé est à nouveau utilisé en 1928. Les deux éditions sont remportées par le luxembourgeois Nicolas Frantz de l’équipe Alcyon. La formule ne prend pas et l’idée des départs différés pour les étapes de plaine est rangée au placard dès 1929.

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Mais alors le terme de « contre-la-montre par équipes » est anachronique pour parler des éditions 1927 et 1928. La notion est réellement introduite en 1935 au cours du vrai premier exercice par formations en 1935 entre la Roche-sur-Yon et Nantes. Là aussi, le temps est pris individuellement et non collectivement. Le premier lauréat d’une telle épreuve sur le Tour de France est donc le belge Jean Aerts et non l’équipe de Belgique. Il faut attendre 1947 pour que le classement à l’arrivée des contre-la-montre par équipes soit établit par équipe et non plus individuellement. Pour faire simple, avant 1947 un contre-la-montre par équipe est simplement une étape où les formations partent chacune leur tour de façon différée mais dont le déroulé par la suite est finalement celui d’un contre-la-montre individuel.

La folle razzia Ti-Raleigh

D’une façon plus générale, les Français ne sont que très peu prophètes en leur pays. Du temps des équipes nationales les tricolores comptent en effet moins de victoires que les Belges (quatre contre neuf pour nos voisins). L’équipe de marque détentrice du record de succès dans cet exercice est quand à elle néerlandaise. Ti-Raleigh est l’auteur d’une folle razzia entre 1976 et 1982 avec neuf succès, à l’exception de 1977 (2e derrière Fiat), ils remportent tous les chronos par équipes entre 76 et 82 (les éditions 1980 et 1981 comportaient deux chronos par équipe).

Plus récemment il faut remonter à 2001 pour apercevoir la victoire d’une équipe française avec le Crédit Agricole emmenée par Bobby Julich, Stuart O’Grady ou encore Jens Voigt. Cinquième en 2002 sur le chrono Épernay – Château Thierry, la Cofidis est la dernière formation française à s’être hissée dans le top cinq d’une contre-la-montre par équipes. De quoi se faire du soucis pour Romain Bardet. La natif de Brioude n’est pas le favori le plus à l’aise sur les chronos individuels, l’étape de Marseille l’an dernier avec la troisième place sauvée d’une seconde revient instantanément à l’esprit. Sur une distance similaire à celui de Cholet, 35 kilomètres, AG2R La Mondiale a concédée 1 minute 30 à la Sky sur le dernier Dauphiné. Un rebours loin d’être rédhibitoire, d’autant que l’auvergnat a évité toutes les embûches des deux premières étapes de ce Tour de France, mais bien trop important quand on connaît la difficulté de glaner ne serait-ce qu’une seule seconde au cours de ces trois semaines de courses. Les chutes de ses équipiers considérés comme des pièces maîtresses en vue de cet exercice, Tony Gallopin au championnat de France ou encore Pierre Latour et Silvan Dillier sur les deux premières étapes de ce Tour, n’offrent pas de bons signes en vue de limiter la casse demain.

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Les chutes, les incidents des premiers jours de course, voici autant de raisons qui expliquent que les contre-la montre par équipes sont toujours placés dans les tout premiers jours d’une course de trois semaines, comme voulu par le règlement UCI, pour ne pas trop désavantager les équipes possiblement affaiblies par les abandons. À noter que cette année le temps sera pris sur le quatrième coureur franchissant la ligne, et non sur le cinquième comme auparavant, conséquence de la réduction du nombre de coureurs de neuf à huit sur les Grands Tours. La tendance est néanmoins à des chronos plus courts qu’au début des années 2000 sur le Tour de France, afin d’éviter justement de trop grands écarts entre les favoris. Comme c’était le cas justement à cette époque. Que ce soit en 2000 ou en 2002, malgré la victoire des ONCE, Lance Armstrong avait grappillé un temps précieux à ses concurrents sur cet exercice. Il en est de même en 2003 quand l’US Postal écrase la concurrence. Ces contre-la-montre par équipes se déroulent alors sur des distances excédant les 60 kilomètres et permettent donc des écarts conséquents. En 2004 et 2005, la direction du Tour cherche à limiter cette domination texane en mettant en place un système de temps plafonds. Par exemple la deuxième équipe a un temps plafond de 20 secondes, si son temps réel est en dessous celui-ci est comptabilisé. Si au contraire elle finit avec 27 secondes ce temps est annulé et ramené au plafond de 20 secondes. Autant de maux de tête et des touches pianotées sur les calculettes pour pas grand-chose, que ce soit en 2004 à Arras ou en 2005 à Blois, l’US Postal (puis Discovery Channel) rafle tout.

Il faut ensuite attendre 2009 pour qu’à nouveau une telle épreuve ait lieu sur la Grande Boucle. 39 kilomètres autour de Montpellier avec un retour au temps réel pour les équipes. Cette étape voit la victoire d’Astana qui compte dans ses rangs … Lance Armstrong. Par la suite les contre-la-montre par équipes ont plutôt couronnés des équipes anglo-saxonnes : la Garmin en 2011 aux Essarts, Orica – GreenEdge à Nice en 2013 (avec en prime le record de vitesse sur ce genre d’étape avec 57,841 km/h) où Simon Gerrans s’était paré de jaune et finalement la BMC en 2015. Les coéquipiers de Tejay Van Garderen s’étaient imposés au sommet de la Montée de Cadoudal à Plumelec pour moins d’une seconde devant la Sky d’un Chris Froome déjà en jaune. La BMC qui a d’ailleurs remporté trois des cinq derniers chronos par équipe sur les Grands Tours (Tour de France en 2015 et Vuelta en 2015 & 2017).

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La formation de Richie Porte avec Stefan Küng, récent champion de Suisse de la discipline, Patrick Bevin ou encore Tejay Van Garderen, fera figure de favorite au départ de Cholet. La Sky pointant juste derrière au niveau des pronostics. Les australiens de la Mitchelton-Scott seront bien évidemment à surveiller tout comme la Quick-Step ou encore la Team Sunweb, dernière lauréate du titre de championne du monde par équipe de marque du contre-la-montre par équipes, course des mondiaux qui disparaîtra après une ultime épreuve à Innsbruck cet automne. En attendant l’Autriche, c’est sur les routes de la Maine-et-Loire que les prétendants au maillot jaune devront ferrailler. Ce contre-la-montre de 35 kilomètres sera marqué par les nombreux faux plats et également par la Côte de la Séguinière, deuxième point intermédiaire. Peu de chance que le Tour se joue là néanmoins, le but sera pour certains de gagner quelques secondes et pour d’autres d’en perdre le moins possible. Le verdict de ce Tour de France sera quand à lui donné à l’issue d’une autre épreuve chronométrée, en individuel cette fois, autour d’Espelette.