Cher Roger

Vous n’aurez pas gardé longtemps le titre, purement honorifique, de doyen des vainqueurs du Tour de France que vous attribuait le décès récent de Ferdi Kubler. En toute discrétion, vous vous êtes éteint à bientôt 90 printemps, à l’hôpital de Vichy. De votre victoire en 1956, il en reste une sorte de label, « un Tour à la Walkowiak » que les plus indélicats ont osé accorder à des maillots jaunes qu’ils considèrent au rabais. C’est mal connaître l’histoire du Tour de France et le scénario de l’édition 56, qui fut celui qui a le plus emballé Jacques Goodet lui-même, directeur de l’épreuve de 1947 à 1987. Si vous le me permettez cher Roger, il convient de rappeler aux amoureux de la petite reine ce qu’un Tour à la Walkowiak signifie.

Il faut savoir que le 43e Tour de France avait ceci de particulier qu’il s’élançait de Reims sans aucun ancien vainqueur, à commencer par le triple tenant du titre, Louison Bobet. A l’absence du breton s’ajoutaient celles de Jean Robic qui fut accidenté à quelques jours du départ, des italiens Bartali et Coppi et enfin des suisses Kubler et Koblet. De fait, aucun leader ne semblait en mesure de contrôler la course, surtout sur un parcours où les étapes de haute montagne semblaient allégées par rapport aux éditions précédentes, de quoi offrir une course des plus décousues.

L’histoire du Tour de France retient qu’à l’issue de la septième étape à Angers, vous qui couriez pour l’équipe de Nord-Est-Centre, vous preniez le maillot jaune à André Darrigade au bénéfice d’une échappée de 31 coureurs qui devançait le peloton  de 18 minutes. Une aubaine pour vous que l’on appelait déjà « Walko » et qui au départ de ce Tour de France très ouvert, caressiez le rêve de terminer premier des régionaux à Paris. Cette prise de pouvoir aiguisait votre appétit et voici que vous l’auvergnat, fils d’ouvrier polonais, vous vous découvriez ambitieux et envisagiez une longue chevauchée en jaune. Une idée que Sauveur Ducazeaux, votre directeur sportif bien plus ambitieux que vous encore, balayait le soir même de votre prise de pouvoir. Dans votre chambre, il vous soufflait ceci: « Roger, ce maillot il faut le perdre, comprends-le ! Je pense que tu peux gagner le Tour, mais nous en sommes qu’au début ; les montagnes nous attendent, il nous faut rentrer dans le rang. Ce poste de leader, nous le reprendrons plus tard. »

Une tactique qui vous laissait sans voix, presque désemparé car trois jours plus tard, lors de l’étape de repos à Bordeaux vous espériez retrouver votre femme, Pierrette que vous aviez épousé le précédent noël, avec ce ce beau paletot: « Si je perds le maillot jaune, ma femme ne me verra jamais avec. Elle doit me rejoindre à Bordeaux, car elle est en vacances à Royan. Confiez-vous alors à votre directeur sportif. La seule pensée que je le porte doit la rendre folle de joie. Alors, si je ne l’ai plus ce maillot… Vous comprenez? » Ducazeaux se montra sensible à votre demande et vous laissa mener à bien cette entreprise.

Après ça , vous alliez suivre à la lettre les consignes de votre directeur sportif, laissant Voorting, Darrigade, Adriaenssens et Wagtmans se disputer le maillot jaune entre Pyrénées et Alpes. Et c’est entre Turin et Grenoble, par delà les cols d’Izoard, de la Croix-de-Fer et du Luitel que vous repreniez les commandes de l’épreuve, en livrant une ascension héroïque de la Croix-de-Fer derrière un Charly Gaul étincelant et en muselant Gilbert Bauvin, seul coureur de l’équipe de France qui s’était glissé dans l’échappée des 31 à Angers. Un Bauvin qui fut votre dernier rival, derrière qui il vous fallait mener une chasse effrénée après une chute collective dans le col de l’Oeillon , sur la route de Saint-Etienne, puis à qui il fallait résister entre la cité stéphanoise et Lyon dans le dernier contre-la-montre du Tour. Si finalement vous perdiez plus de deux minutes dans cet exercice, il vous restait une avance d’une minute et vingt-cinq secondes sur votre dauphin, de quoi vous assurer de traverser votre ville natale de Montluçon en jaune, avant un triomphe final mérité au Parc des Princes.

Mais trop longtemps vous avez été meurtri par ce Tour de France pourtant victorieux. Notamment par ceux qui estimaient que vous l’aviez emporté au bénéfice d’une étape de plat. Une injustice pour Jacques Goddet qui répétait à l’envie et avec vigueur : « Quand j’entends parler d’un Tour à la Walkowiak, je trouve cela scandaleux et profondément injuste. Heureusement avec le temps, cette image s’est effacée. La victoire de Walkowiak n’a jamais relevée du hasard. »

Un Tour à la Walkowiak c’est avant tout un Tour gagné avec malice, courage et abnégation, car notamment, on ne pouvait résister facilement à un Charly Gaul dans les Alpes. Qu’importe finalement si les esprits chagrins ont pu tenter de dénaturer votre succès, car pour l’éternité Roger, ce Tour vous appartient. Et pour gagner un Tour il faut en avoir les capacités et savoir s’en donner les moyens, ce qui n’est pas à la portée de tous les coureurs. Voilà pourquoi cher Roger, si vous en doutiez encore, vous avez été et vous resterez à jamais, un grand vainqueur du Tour de France qui désormais, repose en paix.