Chaque passion est marquée par des instants fondateurs, des moments clés, des souvenirs tenaces. Le point final de la carrière de Damiano Cunego au large de Dario Boarfo Terme en est un à titre personnel. Mais l’importance de cet épisode est alors indissociable d’un autre, plus lointain, aux racines de cette passion. La retraite du « piccolo principe », ou petit prince dans la langue de Saint-Exupéry, me replonge instantanément en enfance.

C’est peut-être l’une des forces de ce sport et du sport en général à ce jeune âge. L’insouciance et l’adoration béate d’une discipline, d’un champion, d’une équipe. Il n’y a rien d’autre que les étoiles, que la magie, que le transport procuré que ce soit sur le terrain ou à travers la télévision, la radio ou bien même les journaux. Pour moi cela a commencé comme ça. À peine huit ans au compteur, j’hérite je ne sais comment d’un magazine, le Programme Officiel du Tour de France 2004, je le feuillette, je le parcours et je le griffonne (au grand regret du collectionneur que je suis devenu aujourd’hui, ne loupant pas un numéro depuis cette année là et guettant sa sortie aux premiers jours de juin). Religieusement, je rapporte alors les résultats des étapes à mon grand-père, des noms qui me sont alors encore inconnus mais avec qui je ne vais pas tarder à me familiariser.

L’année d’après le Programme du Tour fait sa une sur un texan dont le nom est aujourd’hui raturé dans les livres d’histoire. Mais au bas de la page s’affichent deux portraits, deux photos de deux jeunes coureurs présentés comme les grands rivaux de demain, deux coureurs du nom d’Alejandro Valverde et de Damiano Cunego. Incapable de justifier ce choix par des arguments raisonnés je prend fait et cause pour l’italien, qui finalement ne disputera pas ce Tour de France 2005. J’ignore alors une quantité de choses, que l’italien de la Lampre compte déjà dans son escarcelle un Tour d’Italie, qu’il était en démonstration sur ce Giro 2004 avec pas moins de quatre étapes remportées, qu’il a damné le pion à son aîné Gilberto Simoni et que la majorité des tifosi voient en ce jeune coureur le successeur du grand Marco Pantani. À vrai dire, les mots Giro, Pantani et Simoni me sont encore inconnus.

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Qu’importe, Cunego est le cycliste miniature qui gagne à chaque fois dans des courses imaginaires, il est le coureur fantôme que j’essaye de battre quand j’enfourche mon vélo de gosse et il est le premier nom que je cherche par la suite dans les classements sur les pages du journal. Quelle est ma joie quand il s’affiche en blanc sur les Champs Élysées en 2006. Bientôt il sera en jaune, c’est certain. Toujours l’innocence et même un peu de naïveté dans ce cas. Bien sûr il y a la Lombardie en 2007 et 2008, l’Amstel la même année mais bon. À cet âge là, le cyclisme c’est le Tour et rien d’autre. Ce qui existe hors du mois de juillet ne compte pas encore. De fait, à guetter les succès de son maillot bleu et rose sur la route du Tour je passe à côté de ses plus beaux succès en terres transalpines notamment.

Au fur et à mesure des années l’innocence s’efface peu à peu, de façon accélérée à certains moments notamment. Assez épaté par les accélérations de Riccardo Ricco, je le suis tout autant quelques jours plus tard quand celui-ci quitte le Tour entouré de gendarmes, même si là un autre sentiment, celui d’une folle déception. L’âge avançant la perception ce sport évolue, moins obnubilé par la grande messe de juillet elle est plus globale, dès lors il est plus facile d’apprécier la carrière de Cunego, l’argent à Varese aux mondiaux en 2008 derrière son compatriote Ballan, ses victoires d’étapes sur la Vuelta en 2009 ou sa constance sur les ardennaises.

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Il signe sa plus belle performance sur le Tour en 2011 avec une sixième place à Paris. Malgré la joie de le voir à ce niveau, un constat s’impose : il existe un plafond de verre au dessus de la tête de l’italien. Malgré ce top 10, Cunego n’a jamais semblé réellement peser sur la course, se contentant, et il s’agit là déjà d’une très belle performance, de s’accrocher aux wagons les plus rapides. L’âge de raison sans doute, je me fait à l’idée de ne jamais voir le coureur de la Lampre en jaune. Le succès se font en effet plus rares voir inexistants, malgré tout je garde espoir. Il n’est pas fini, non ! Gardez un œil sur lui vous verrez ! À tout moment il en claquera une. Mais peut-être qu’en fait il n’y a que moi que je cherchai à convaincre.

Le refus de le voir sur le déclin, le refus de le voir noyé au milieu du peloton, le refus d’un enfant d’imaginer son héros faillible. Finalement je m’y suis résigné, conscient que son départ de la Lampre pour l’équipe Nippo – Vini Fantini marquait déjà la fin de quelque chose. Dès lors je continuait à scruter ses performances, d’un œil un peu plus lointain, plus au fait du niveau qui est alors le sien mais avec toujours ce petit espoir de la voir briller. Comme lors du Giro 2016, quand il se mêle à la lutte pour le maglia azzura, finalement devancé par Mikel Nieve. C’est justement sur cette course qui l’a vu naître qu’il aurait aimé raccrocher. Pour pourquoi pas un dernier coup d’éclat, pour revivre les sensations de ses premières années ou juste pour profiter de cette course magique une dernière fois encore. La direction du Tour d’Italie, peu sensible à cet excès de romantisme, refuse le sésame à la Nippo – Vini Fantini. C’est finalement dans un relatif anonymat après six derniers mois bien pâles que Damiano Cunego quitte les pelotons au cours de son championnat national dont il ne verra même pas l’arrivée.

Les derniers tours de roue dans une certaine indifférence d’un coureur majeur de la fin des années 2000. Les tifosi toujours à la recherche d’un fuoriclasse avaient un temps sembler porté leur dévolu sur lui, au prix de succès retentissants Vincenzo Nibali est venu lui ravir cette couronne. Mais je ne suis pas un tifosi, je suis encore ce gamin parcourant son magazine et se choisissant de façon aléatoire un champion à applaudir. C’est là le problème du sport, il est un indicateur du temps qui passe et amplifie cette sensation. Au crépuscule de la carrière d’un coureur, il est possible d’y lire bien des choses, d’apprécier comme par un effet miroir sa propre évolution ou la perception changeante que l’on a du vélo. Qu’importe il y aura toujours quelque chose qui ramène au point de départ, aux premiers souvenirs, ici ce quelque chose prenait le nom de Damiano Cunego. Mais des Cunego il y en a des dizaines, il y en a eu des milliers, il y en aura encore des centaines. Aujourd’hui ils se nomment Alaphilippe, Pinot, Sagan, Bardet. Ces premiers repères, ces coureurs qui marquent, qui forgent une passion. Tant qu’il y aura des Cunego et des gamins ou des gamines pour scruter leurs classements dans les pages des journaux le cyclisme gardera sa magie.