Il faut attendre 1986, et la 73e édition du Tour de France, pour assister à la victoire d’un américain sur un Grand Tour, en l’occurrence celle de Greg LeMond. Une édition marquée par l’arrivée bras dessus, bras dessous de LeMond et Bernard Hinault à l’Alpe d’Huez. Les deux coureurs de l’équipe La Vie Claire se partagent également les deux premières positions sur le podium à Paris. Mais au pied de celui-ci se trouve un autre de leurs équipiers, Andrew Hampsten, 4e du classement final donc avec en prime le maillot du meilleur jeune. Mais l’heure du gloire du coureur originaire de l’Ohio n’a pas encore sonné. Deux ans plus tard, Hampsten s’élance sur les routes transalpines à la conquête du maillot rose, une tunique acquise dans au prix d’efforts surhumains dans une étape mythique marquée par une tempête de neige au sommet du passo di Gavia. Retour sur ce Giro 1988 avec les différentes étapes du sacre du coureur américain.

Une victoire d’étape pour lancer le bal

Cocorico ! Le premier coureur à se parer de rose sur ce Tour d’Italie est un français, Jean-François Bernard, qui s’adjuge le prologue autour d’Urbino. Alors pensionnaire de Toshiba, Bernard lèvera également les bras à deux autres reprises sur ce Giro à Chianciamo Terme (8e étape) et Merano 2000 (15e étape). Ce maillot rose acquis à Urbino, il ne le porte déjà plus au départ de la sixième étape à Santa Maria Capua Vetere. Il s’agit alors de la première vraie grande étape montagneuse de ce Giro 1988 avec une arrivée au sommet à Campitello Matese. Franco Chioccioli (Del Tongo) se met alors en évidence en s’imposant en solitaire et en se rapprochant à 45 secondes du leader de la course d’alors Massimo Podenzana (Atala – Ofmega). C’est lors de cette étape se concluant à Campitello Matese qu’Andrew Hampsten se montre pour la première fois, il finit deuxième à 12 secondes de Chioccioli en compagnie d’Urs Zimmerman (Carrera Jeans). À noter qu’Hampsten défend alors le maillot de l’équipe 7-Eleven. Il retrouve alors cette formation après deux années d’exil à La Vie Claire. 7-Eleven, équipe américaine fondée par Jim Ochowicz qui a d’ailleurs lancé Hampsten en Europe au cours du Giro 1985 où il s’était adjugé la vingtième étape, une étape de montagne, preuve des dispositions, presque naturelles, de l’américain pour la corsa rosa.

Nouveau bouquet, le premier sur cette édition 1988 pour Hampsten, lors de 12e étape allant de Novara à Selvino avec une arrivée au sommet. Aucun coureur ne semble prendre au sérieux l’attaque de l’américain sur les pentes du Selvino, seul Erik Breukink (Panasonic) tente de prendre sa roue mais en vain. Andrew Hampsten s’adjuge alors la victoire avec une dizaine de secondes d’avance sur le grimpeur espagnol Pedro Delgado et sur Alberto Volpi. Le coureur de la 7-Eleven revient alors à 1 minute 18 du nouveau maillot rose au terme de l’étape : Franco Chioccioli.

Statu quo au départ de la 14e étape à Chiesa in Valmalenco, celle-ci doit se conclure dans les rues de Bormio mais entre les coureurs et la ville lombarde se dresse un géant. Son nom ? Le passo di Gavia. Cima Coppi (sommet le plus haut) de cette édition, le Gavia culmine à 2621 mètres d’altitude. Cette ascension longue de 20 kilomètres, dont les plus hauts pourcentages atteignent les 16 %, n’avait plus été empruntée depuis 1960, Charly Gaul y était passé en tête. Bref, un beau programme à venir.

Des conditions dantesques au sommet du Passo di Gavia

L’histoire du cyclisme s’écrit dans les grands cols, l’Italie n’en manque pas : Stelvio, Montirolo, Finestre. Ces doux noms évoquent automatiquement des moments d’anthologie pour tout amateur de cyclisme. Le passo di Gavia couplé à une météo cataclysmique, tout donnait alors à rêver d’une étape entre mythe et tragédie. En effet l’ascension du col va se dérouler sous une pluie verglaçante, des averses de neige et une température de -4°c au sommet. Malgré les conditions dantesques annoncées, le tempétueux directeur de la course, Vincenzo Torriani, refuse d’annuler l’étape. Place au spectacle.

Trois courageux, ou inconscients c’est selon, attaquent dans le début de l’étape. Ils se nomment : Roberto Pagnin, Stephan Joho et Johan Van der Velde, maillot cyclamen sur les épaules. La première difficulté du jour, le passo dell’ Aprica, participe déjà à écrémer le peloton. C’est alors très réduit que celui-ci se présente au pied du passo di Gavia. Pensionnaire de l’équipe Gis-Gelati, le néerlandais Van der Velde, est alors seul en tête de la course et en proie aux pourcentages vertigineux de cette ascension. Dans le groupe maillot rose Andrew Hampsten décide alors de porter une offensive, ils sont peu à suivre la banderille de l’américain, seuls Zimmerman, Breukink, Delgado, Bernard et le maillot rose Chioccioli y parviennent. Mais sous le train soutenu d’Hampsten tous lâchent, un à un, le coureur de 7-Eleven se retrouve alors seul en chasse de Van der Velde, alors en manches courtes sous les averses de neiges toujours plus importantes. Le néerlandais passera le sommet en tête, derrière suivent Hampsten bien sûr et Erik Breukink en troisième position, essayant eux aussi de se frayer un chemin dans le blizzard.

Dans la descente vers Bormio, Andrew Hampsten croise Johan Van der Velde mais pas de la façon dont il l’aurait sûrement imaginé. Le maillot cyclamen déjà lancé dans la descente mais pétri de froid décide de rebrousser chemin pour trouver refuge, et quelques tasses de thé chaud, au sommet du col dans la voiture de son directeur sportif. L’équipe américaine 7-Eleven, souvent ralliée par les européens pour leur amateurisme supposé dû à leur récente arrivée dans le monde du cyclisme, se montre pourtant plus maline. Informé de la météo calamiteuse annoncée, Jim Ochowciz avait demandé à ses assistants d’écumer les magasins de ski à la recherche de vêtements chauds afin de les donner à ses coureurs au sommet du Gavia.

Petit point de couleur dans cette immensité de blanc, Hampsten fait la descente du Gavia en tête, Breukink, frigorifié, tente alors de partir à sa poursuite néanmoins. Et derrière eux ? Pas grand-chose. La grande majorité des coureurs s’arrêtent en pleurs au sommet, à la recherche d’un imperméable, d’une boisson chaude ou de n’importe quoi pouvant réconforter leurs corps transis de froid. Van der Velde est resté par exemple plus de trois quarts d’heure au total dans la voiture de son équipe. Cette course se résume donc à un duel, au dénouement inattendu. Si par sa force ce jour là tout laisse à croire qu’Hampsten file vers la victoire, celui-ci voit finalement revenir sur lui le coureur de la Panasonic à sept kilomètres du terme de l’étape. Andrew Hampsten ne le reverra pas, Erik Breukink lève les bras à Bormio après quatre d’heures d’efforts dans des conditions quasi apocalyptiques. Malgré sa victoire il ne passe pas à la postérité, arrivé sept secondes plus tard Hampsten ravit le maillot rose à Chioccioli. Derrière c’est l’hécatombe, le troisième, Roberto Tomasini, finit à plus de quatre minutes, Zimmerman à cinq minutes, Delgado à sept, Bernard à neuf. Sans compter les coureurs s’effondrant au bord du malaise, Bob Roll équipier d’Hampsten, est en hypothermie sur la ligne d’arrivée. Une étape au-delà de la raison qui n’aurait sans doute jamais du avoir lieu tant elle a mis à mal ces hommes. Le lendemain, la Gazzetta dello Sport titre «  Giro d Lupi », en français : Un Tour de Loups.

À deux doigts de tout perdre

Cette étape du Gavia est associée pour l’éternité à Hampsten alors que l’américain ne l’a pas remportée, mais il a fait mieux. C’est à Bormio qu’il s’empare donc de la tunique rose, qu’il ne lâchera plus jusqu’à l’arrivée. Il conforte même son avance lors de la 18e étape entre Levico Terme et Vetriolo Terme, un contre-la-montre en altitude de 18 kilomètres. Andrew Hampsten remporte alors sa deuxième étape sur ce Giro, il relègue alors Breukink, deuxième au général, à 1’51’’ et Chioccioli, troisième à 11’29’’ ! Il paraît alors légitime de se dire qu’à part le néerlandais de la Panasonic plus personne ne menace Hampsten. Et pourtant …

L’étape du lendemain dans les Dolomites a bien failli coûter son maillot rose au coureur de 7-Eleven. Cette 19e étape s’élance de Borgo Valsugana pour rallier Arta Terme. Urs Zimmerma, à plus de 15 minutes le matin au départ, se lance dans une entreprise folle en attaquant dès le premier col de la journée, le Passo Duran. Le suisse pensionnaire de l’écurie italienne Carrera trouve le soutien des tifosi dans son échappée au long cours. Celle-ci peu à peu prend du temps au maillot rose, à tel point qu’au sommet du Passo di Mauria Zimmerman se trouve virtuel maillot rose. Andrew Hampsten ne contrôle plus rien, en grande difficulté dans le Passo Duran, il part finalement à la poursuite de Zimmerman, rejoint par quelques adversaires mais ne l’aidant aucunement à rouler, il ne dispose alors que d’un équipier Jeff Pierce. Ce dernier se met à la planche mais il est vite rattrapé par la fatigue en cette fin de Tour d’Italie et son coup de pédale devient moins efficace. Hampsten décide alors de prendre un grand risque, attendre trois de ses équipiers. Bob Roll, Raul Alcala et Ron Kiefel pointent alors à deux minutes du groupe Hampsten. Finalement ce pari est récompensé, rejoints par la suite par Panasonic et Erik Breukink, la chasse se met en place et permet de limiter la casse derrière Urs Zimmerman, deuxième de l’étape, derrière Stefano Giuliani.

Andrew Hampsten s’est donc fait une très belle frayeur mais garde son bien au terme de cette 19e étape. Urs Zimmerman, deuxième à 1’49’’ revient sur ses talons au général alors qu’Erik Breukink rétrograde à la troisième place. Deux jours plus tard Hampsten peut souffler, triomphant des pluies glacées, des tempêtes de neige et d’un incroyable renversement de situation, c’est finalement lui qui monte sur la plus haute marche du podium à Vittorio Veneto, tout de rose vêtu et vainqueur de ce Tour d’Italie 1988.