Nous voici au printemps, le soleil entame ses cours du soir, les premiers bourgeons arrivent et le chant des oiseaux anime nos réveils matinaux… Bref, vous l’aurez compris la plus belle des quatre saisons pointe le bout de son nez et s’installe pour son trimestre annuel. C’est la saison bénie pour nous autres, les amoureux de la petite reine, car bien avant les grands messes que ce sont les grands tours ce sont les classiques printanières qui vont occuper nos esprits. La première d’entre elle, dans l’ordre du calendrier, débarque ce samedi : Milan – San Remo. Comme chacun de nos rencarts du printemps, la Primavera possède son charme que l’on peut qualifier pour elle d’atypique. Cette garce nous fait souvent râler ou languir par son scénario mièvre le long de la Riviera, mais quand le Poggio et la Via Roma se présentent, elle arrive à nous faire chavirer… Elle permet surtout au Dérailleur de renouer avec ses cahiers d’histoires et aujourd’hui c’est un bon de trente ans en arrière que nous vous proposons avec la seconde victoire de Laurent Fignon, prémices d’une saison fantastique du parisien.

La fiche de l’épreuve

80e Milan-San Remo
1re épreuve de la Coupe du Monde Ficp-Perrier
294 km
207 partants – 116 classés

Le contexte

Il souffle un vent nouveau sur ce début de saison 1989, si de nos jours le « ranking » est devenu une norme, nous assistions à la naissance de ce phénomène en cyclisme il y a maintenant trente ans. Désormais le classement FICP par équipes (ancêtre du classement UCI) allait servir de base pour la sélection des équipes pour le Tour de France¹, ainsi que pour l’ensemble des grandes classiques de la saison². Mais de quelles classiques parle-t-on ? Celles que l’on regroupe en ce début de saison dans un tout nouveau challenge, la coupe du monde. C’est la grande nouveauté appelée à animer l’année cycliste, calquée sur le fonctionnement de son homologue du ski ou du championnat du monde de Formule 1, sa mission est de permettre de voir les meilleures équipes et de facto les meilleurs coureurs, sur les grandes courses d’un jour du calendrier. Mais passé la sensation de fraîcheur qu’apporte cette nouveauté, quelques âmes perplexes ont de quoi s’exprimer.

Tout d’abord sur le choix des épreuves: sur dix-huit candidatures, douze seulement furent retenues. Si des grands monuments qui animaient naguère le challenge Desgranges-Colombo (Milan – San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie) sont de la partie tout comme trois autres classiques réputées (l’Amstel Gold Race, le Championnat de Zurich et Paris-Tours), on note d’autres épreuves moins prestigieuses pour compléter le calendrier. Si la présence de la Clasica San Sebastian surprend, que dire de celles de la Summer International (une nouvelle classique organisée en Grande-Bretagne), ou encore du balbutiant Grand Prix des Amériques qui se tient à Montréal depuis 1988 ou de l’étonnant Grand Prix de la Libération à Eindhoven? Ce dernier ayant pour particularité de ne compter que pour le classement par équipes et pour cause, il se dispute sous la forme d’un contre-la-montre collectif. Se sentent lésés les organisateurs de Gand-Wevelgem et de la Flèche-Wallonne qui ne comprennent pas pourquoi leurs classiques ne sont pas retenues pour cette coupe du monde.

Outre le choix de certaines épreuves sélectionnées, c’est le barème de points retenu qui suscite le plus d’interrogations. Les courses sont réparties en trois groupes, permettant de dissocier les classiques printanières, estivales et automnales, avec une distribution croissante des points au fur et à mesure de la saison³. Ce qui fait naître une forme d’hérésie qui voit par exemple le deuxième de Paris-Tours obtenir plus de points que le vainqueur de Paris-Roubaix! En réponse à la polémique, on nous explique que cela permettra de voir grandir l’intérêt pour ce nouveau trophée tout au long de l’année mais aussi et surtout, pour éviter de voir la traditionnelle dispersion des équipes et des coureurs après le Tour de France.

¹Les seize premières équipes du classement FICP après le Tour d’Espagne au mois de mai sont d’office engagées pour le Tour de France.

²Les vingt premières équipes du classement FICP en début d’année sont retenues pour les classiques de coupe du monde.

³12 points au vainqueur, puis de 9 à 1 point au dixième pour Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et l’Amstel Gold Race; 14 points au vainqueur, puis de 11 à 3 points au dixième pour la Summer International, le G.P des Amériques, la Clasica San Sebastian et le Championnat de Zürich; 16 points au vainqueur, puis de 13 à 5 points au dixième pour le G.P de la Libération, Paris-Tours et le Tour de Lombardie. 

La course

Ce que l’on retiendra de cette quatre-vingtième édition de Milan-San Remo c’est assurément la maîtrise de la course affichée par son désormais double vainqueur, Laurent Fignon. Par sa longueur la Primavera est dans sa première partie une véritable course d’attente, dont le passage des premiers capi donne le véritable départ. Avant cela, il faut savoir gérer le tronçon qui mène au sommet du Turchino et qui permet de basculer vers la Riviera, avec en ce troisième samedi de mars 89 une météo marquée par le froid et la pluie dans la plaine du Pô. Bien emmitouflé, le leader de la Super U a négocié celui-ci au cœur du peloton ne montrant que le bout de son nez au moment où la course retrouvait des températures sur le bord de mer que l’on qualifiera de saison. C’est aux abords de la Cipressa que la course allait commencer à s’accélérer sous l’impulsion d’une équipe PDM déterminée à montrer les muscles. Il faut dire que celle-ci possède l’allure d’une véritable armada, en témoigne la présence en tête de peloton du mexicain Raul Alcala qui mène le tempo avec dans son sillage immédiat, Steven Rooks, Gert-Jan Theunisse, Rudy Dhaenens et le numéro un mondial, Sean Kelly qui vient de rejoindre la formation néerlandaise. Dans leur sillage immédiat, on retrouve déjà le vainqueur de la précédente édition, Laurent Fignon, accompagné de son équipier Gérard Rué.

Le visage marqué par sept heures de vélo, mais la satisfaction du devoir accompli (© Bicisport/Miroir du Cyclisme)

C’est après la descente de la Cipressa que le parisien entrait véritablement en scène, en suivant à treize kilomètres de l’arrivée une attaque du solide rouleur hollandais, Frans Maassen. Celui-ci porta son offensive après qu’une timide tentative de Sean Kelly, accompagné d’Emanuele Bombini, fut reprise par le peloton. Fignon et Maassen s’entendent à la perfection dans cette section de plat qui mène au pied de juge de paix de la course, le Poggio. Très vite ils creusent un écart de plus de vingt secondes et derrière c ‘est une partie de poker menteur qui s’engage, « je venais de sortir avec Bombini, je ne pouvais par repartir » dira Kelly, « Rooks était dans ma roue et comme les PDM étaient en surnombre, ils devaient faire l’effort » racontera lui Ronan Pensec, quatrième à San Remo, « Fondriest n’a pas bougé et je considère que c’est lui le grand perdant de l’affaire » expliquera quant à lui Charly Mottet.

« Laurent Fignon ne pouvait que susciter de l’admiration en ce samedi 18 mars où il était venu, sur les pentes du Poggio, donner une nouvelle représentation de l’art et la manière de s’imposer à San Remo » (Miroir du Cyclisme, avril 1989)

Dans l’ascension du Poggio, Laurent Fignon fait la démonstration de sa science de la course, il observe Maassen et voit que les relais de celui-ci deviennent moins tranchant, la fatigue se lisant même sur le visage du coureur de Superconfex. Sur la fin de la montée le parisien  porte plusieurs démarrages pour éprouver son compagnon d’échappée, le quatrième sera le bon, Fignon va pouvoir basculer en tête en solitaire devant la cabine téléphonique qui matérialise le sommet. Ne lui reste plus qu’à négocier la descente vers San Remo, une formalité pour lui. Désormais équipé de pneumatiques Michelin, dont il a pu juger de l’efficacité depuis le début de l’année et non plus de boyaux, il dévale la pente avec assurance pour se présenter en solitaire sur la Corso Cavalotti où est jugée l’arrivée. Les Tifosi ayant pour Laurent Fignon un immense respect et de l’admiration, c’est une véritable ovation qui accompagne un triomphe qui allait jeter les bases d’une saison sensationnelle. Mais comment ne pas éprouver un tel sentiment pour un coureur qui aura offert une magistrale leçon de vélo ce jour-là ? Comme le notera Johan Nagen qui signera le compte rendu de la course dans Miroir du Cyclisme, « Laurent Fignon ne pouvait que susciter de l’admiration en ce samedi 18 mars où il était venu, sur les pentes du Poggio, donner une nouvelle représentation de l’art et la manière de s’imposer à San Remo ». Tout est dit.

Le classement

1. Laurent Fignon (Système U) 7h 8min 19sec (moyenne :41.184 km/h)
2. Frans Maassen (Superconfex) à 7sec
3. Adriano Baffi (Ariostea) à 30sec
4. Ronan Pensec (Z-Peugeot) m.t
5. Sean Kelly (PDM) m.t
6. Danilo Gioia (Atala) m.t
7. Rudy Dhaenens (PDM) m.t
8. Gérard Rué (Système U) m.t
9. Giuseppe Calcaterra (Atala) m.t
10. Etienne de Wilde (Histor-Sigma) m.t

Les propos des coureurs sont extraits du numéro 417 d’avril 1989 de Miroir du Cyclisme