Avec Paris-Roubaix ce dimanche, nous poursuivons notre pèlerinage à travers les lieux emblématiques des classiques du printemps. Pour l’enfer du nord, nous avions l’embarras du choix. De la rue de la sucrerie à Troisville qui ouvre le bal des secteurs, en passant par Wallers-Arenberg, ou encore par les chemins des prières et des Abattoirs à Orchies voici des lieux, dont les noms raisonnent à nos oreilles d’amoureux de la reine des classiques. Mais c’est au Carrefour de l’Arbre que nous vous invitons, secteur qui fête cette année le soixantième anniversaire de son entrée sur la course, soit dix avant Arenberg. Celui qui nous accompagne aujourd’hui a forgé, quoi qu’il en dise, sa légende sur ces pavés de l’Arbre. Il s’agit d’un double vainqueur de l’épreuve, le directeur sportif de l’équipe Groupama-FDJ, Marc Madiot.

Le carrefour de l’arbre est situé sur la plaine de Cysoing au sud-est de Lille, entre les communes de Camphin-en-Pévèle et de Gruson, « En rase campagne, dans la banlieue lilloise, nous indique notre guide qui marque ensuite un silence. Il n’y a rien quoi…Hormis Paris-Roubaix, il se passe rien là-bas ou pas grand-chose… » Il s’est d’abord fait une place dans nos livres d’histoire avant de rentrer dans la légende de Paris-Roubaix. En effet, c’est là que la bataille de Bouvines eu lieu, le dimanche 27 juillet 1214. Lors de celle-ci, le roi Philippe Auguste à l’aide des milices communales, vint à bout de la coalition formée par l’empereur germanique Otton IV de Brunswick, de Jean sans terre et du comte des Flandres. Si vous faites un détour par l’église de Bouvines, vous pourrez y admirer les 21 vitraux relatant cette bataille, qui fut considérée comme l’un des moments de l’émergence de la nation française, établissant également la supériorité de la royauté capétienne sur les grands vassaux.

Emprunté pour la première fois en 1958 par Paris-Roubaix, le Carrefour de l’Arbre ruina les derniers espoirs d’un Jacques Anquetil victime d’une crevaison et qui pouvait encore espérer gagner cette course enlevée par le belge, Leon Van Daele. Ce secteur pavé est emprunté depuis 1980 sans exceptions par toutes les éditions de l’enfer du nord et doit son nom au célèbre restaurant, situé au bord du sentier pavé et dont la particularité fut d’être, pendant très longtemps, ouvert seulement le jour de Paris-Roubaix, histoire de conserver sa précieuse licence IV. Aujourd’hui, le restaurant est désormais ouvert à l’année et c’est selon Marc Madiot « Une des tables les plus réputées de la région. On y trouve une décoration bien évidemment axée sur Paris-Roubaix, avec des dessins et des portraits de coureurs dont je fais partie ».

« L’Arbre, c’est le dernier secteur important de la course, où tu peux faire la différence. Quand on n’est pas un sprinteur, c’est le dernier moment où l’on peut espérer distancer ses derniers rivaux. »

Marc Madiot

Parmi les poncifs que vous entendrez ce dimanche, vous n’échapperez pas au fait que Paris-Roubaix, peut se perdre sur la tranchée d’Arenberg et se gagner sur le Carrefour de l’Arbre. Un résumé certes un peu simpliste, mais qui fut vérifié à quelques occasions avec notamment Hennie Kuiper (1983), Marc Madiot donc (1985 et 1991) ou encore plus récemment, Tom Boonen (2009) qui y ont façonnés leur victoires. Mais qu’est-ce qui rend ce secteur si stratégique ? Marc Madiot nous l’explique « L’Arbre, c’est le dernier secteur important de la course, où tu peux faire la différence. Quand on n’est pas un sprinteur, c’est le dernier moment où l’on peut espérer distancer ses derniers rivaux. » Si vous demandez au double vainqueur de l’épreuve, ce qu’il faut pour gagner Paris-Roubaix, il vous répondra que tout se joue avant tout dans la tête « C’est une course qu’il se faut mettre dans la tête. Si vous n’y êtes pas préparés psychologiquement, vous ne ferez rien dans cette épreuve. Dans n’importe quelle course, si vous avez les jambes et que la tête ne suit pas, vous pouvez vous en sortir. Mais à Roubaix, c’est totalement impossible »

C’est donc la tête qui commande sur Paris-Roubaix, à l’exception sur le Carrefour de l’Arbre nous dit Madiot où « Les jambes prennent le pas sur la tête et lui disent si on peut (ou pas) gagner Paris-Roubaix. » C’est en écoutant ses jambes que Madiot a construit ses deux succès dans ce pavé de l’Arbre « Je me suis retrouvé quatre fois à jouer la gagne sur Paris-Roubaix au Carrefour de l’Arbre et c’est là-bas que j’ai su que j’avais les jambes pour jouer la gagne, ou au contraire que c’était cuit en ne les ayant pas ».

Paris-Roubaix et le Carrefour de l’Arbre, c’est donc la tête et les jambes. Cette épreuve d’un autre temps et qui a bien du mal à obéir (et c’est tant mieux) à ce cyclisme moderne commandés par les SRM ou autres capteurs de puissances « Tout ça, ce n’est pas une histoire de watts affirme Madiot. Ça se joue à la baïonnette, au couteau, ça se fait d’hommes à hommes ! Cette course-là, elle ne se joue pas sur l’ordinateur. »


Propos recueillis par l’auteur le 5 avril 2015 pour le compte du site vélopro.fr. Remerciements à Antoine Plouvin d’autoriser la reproduction de cet article