[dropcap size=small]E[/dropcap]t on continue notre série sur les classiques de printemps 1994. Aujourd’hui, place à l’Amstel Gold Race qui à l’époque et ce jusqu’en 2002, clôturait les classiques printanières.

 

LA FICHE DE L’EPREUVE

29ème Amstel Gold Race
5ème manche de la Coupe du Monde UCI-UER-AIOCC 1994
250 km 180 partants; 48 classés

 

LE CONTEXTE

Contrairement à ce que nous connaissons aujourd’hui, où l’Amstel fait le trait d’union entre les flandriennes et les ardennaises (car oui, l’Amstel Gold Race n’est en aucun cas une ardennaise), la classique limbourgeoise fermait le ban des classiques de printemps. Elle formait donc la dernière chance de sauver son printemps pour les chasseurs de classiques encore bredouilles.  Les regards sont tournés vers l’équipe GB-MG. Présentés en début de saison comme la dream-team du peloton, les hommes de Lefévère et de Feretti sont passés à côtés des quatre premières manches de la Coupe du Monde et ne se consolent guère de la victoire de Wilfried Peeters à Gand-Wevelgem. Ils ont subi l’emprise de la Gewiss, équipe qui a écrasé ce printemps. Le champion du monde en titre, Lance Armstrong, compte également effacer ses échecs dans les Ardennes face à l’armada bleue ciel. Côté français, à l’exception de Duclos-Lassalle vers Roubaix, ces classiques ont mis en lumière les lacunes de nos coureurs dans celles-ci. On attend donc un sursaut d’orgueil chez nos compatriotes, même si l’on craint une nouvelle démonstration de la Gewiss dont les exploits, tous récents, à Liège ou à la Flèche Wallone (exceptionnellement couru après la Doyenne) ont terriblement marqués les esprits (nous y reviendrons ici, dans quelques jours)

 

LES TEMPS FORTS

La Gewiss contrôle

Alors qu’elle pourrait se contenter d’observer la course et de laisser ses adversaires revanchards passer à l’offensive, l’équipe Gewiss semble décidée, à nouveau, à tout contrôler. A tel point que la traditionnelle échappée matinale, formée par Christophe Cappelle (Gan), Mauro Chiesa (Carrera) et Fernando Piñero (Festina), partie au kilomètre 46 n’aura droit qu’à un bon de sortie de 85 km. A 72 kilomètres de l’arrivée leur leader, Giorgio Furlan, lance les hostilités dans l’Eyserbos aidé de son équipier Bruno Cenghialta et de Lance Armstrong (Motorola). Ils seront rejoints par Andreï Tchmil (Lotto), Claudio Chiappucci (Carrera), Gert-Jan Theunisse et Steven Rooks (TVM), Gianni Bugno (Polti), Eddy Bouwmans (Novémail), Johan Museeuw (GB-MG), Gérard Rué (Banesto), Francesco Casagrande et Michele Bartoli (Mercatone Uno). Dans le mont suivant, Cenghialta en remet une couche et Museeuw après une brève poursuite le rejoint. Derrière eux, les favoris se neutralisent et des regroupements s’opèrent avec de nombreux outsiders. Les deux hommes de tête sont repris par une vingtaine d’hommes parmi lesquelles, un Charly Mottet (Novémail) très remuant.

Rous se révèle

Les attaques continuent de se succéder, parmi elles, celles de Bugno très actif sur une course dont il a pris la 2ème place l’année précédente. Mais personne ne fait le trou jusqu’à l’accélération d’un Gewiss de service. Cette fois-ci, c’est le danois Bjarne Riis qui s’en charge. Dans sa roue, un seul coureur peut suivre, le jeune français Didier Rous (Gan). Ils sont à 40 kilomètres de l’arrivée quand ils s’échappent et vont très vite obtenir 40 secondes d’avance. Derrière eux, Saligari (GB-MG) et son leader Museeuw prennent la poursuite en main, le tout contrôlé par un Cenghialta très en verve.  Avec eux on retrouve également Gérard Rué, Richard Virenque (Festina) et un autre Gewiss, Alberto Volpi. A l’avant, Rous se fait plaisir et n’hésite pas à relayer Riis. Le montalbanais sort de convalescence, après une fracture du scaphoïde en fin de saison précédente et une opération du ménisque quelques semaines plus tard. Il n’a repris la compétition qu’à l’occasion du Critérium International, un mois auparavant, cela laisse augurer d’un sacré potentiel. Mais le coureur du Gan ne pourra pas résister à une nouvelle accélération de Riis dans la côte d’Halembaye, à 20 km de l’arrivée et devra laisser le danois seul en tête.

La guerre Gewiss – GB-MG

Riis en tête, la Gewiss se frise les moustaches et l’on s’imagine que la victoire n’échappera pas aux bleus ciels. Mais les GB-MG ne s’en laissent pas compter, Saligari mène le groupe de six en faveur de son leader, Museeuw et réussi à opérer la jonction dans la côte de St-Pierre à 11 kilomètres de l’arrivée. Riis repris, son co-équipier Cenghialta place immédiatement un contre. L’italien se retrouve avec le même compagnon qu’un peu plus tôt dans la course, le belge Museeuw. Très vite les deux hommes de tête creusent un écart significatif et vont se jouer la victoire. Cenghialta craint la pointe de vitesse de Museeuw et dans la dernière côte du parcours, il tente son va-tout et veut partir seul, en vain. A Maastricht, cité du traité Européen de 1992, Johan Museeuw exécute au sprint Bruno Cenghialta et sauve sa campagne de classique printanière en triomphant dans l’Amstel. Cette victoire permet à la majorité du peloton de relever la tête face à la domination de la Gewiss, ce sentiment c’est Charly Mottet qui en parle le mieux. Dans Cyclisme International, le drômois avait déclaré : « Je ne suis pas mécontent de la victoire des GB. C’est bien fait pour ceux qui affirmaient que nous n’étions pas à la hauteur de Furlan et son équipe ». Museeuw, lui, ne tarit pas d’éloges sur son équipe, toujours dans Cyclisme International il dit : « Je tiens à remercier tout particulièrement Marco Saligari. Sans lui, je ne suis pas certain que nous aurions rejoint Riis. Vous savez, il a crevé deux fois et à chaque fois il est revenu me filer un coup de main. Chapeau ! ». Un Saligari qui complètera le podium de cette Amstel en règlant le sprint du groupe de poursuivant devant Volpi et Rebellin soit un autre Gewiss et un autre GB-MG. On notera aussi le tir groupé des français, de la 8ème à la 10ème place, Rué devançant Virenque et Rous qui ferme la marche du groupe réglé par Saligari. Museeuw fermera donc victorieusement le bal des classiques de printemps, on pouvait se tourner vers les courses par étapes, dont la Vuelta qui s’élancera le lundi suivant et qui  vivra sa dernière édition printanière.

 

LE VAINQUEUR

Johan Museeuw, si un coureur peut revendiquer le titre de « Mr Coupe du Monde », c’est peut-être bien lui. Le natif de Gistel, s’était fait une spécialité du trophée créé par Hein Verbruggen à l’orée de la saison 1989. 2 fois vainqueur du classement général (95 & 96), Museeuw a empoché pas moins de 11 manches en 12 saisons. Du Championnat de Zurich 91 à la Cyclassics de Hambourg de 2002. Entre les 2, quelques monuments (les Flandres 93, 95 et 98 et Roubaix 96, 2000 et 2002) ou encore un Paris-Tours (1993). Une réussite liée à Patrick Lefévère, qui l’a recruté chez GB-MG en 1993 et avec qui il fera carrière jusqu’à a retraite en 2004.

De ses 11 victoires en classiques, la plus belle est certainement le Paris-Roubaix en 2000. Vainqueur avec peu d’éclat en 1996 (le Dottore  Squinzi, puissant patron de la Mapei, ayant figé les positions par téléphone du premier triplé de l’équipe de Lefévère). Victime d’une terrible chute en 1998 dans la tranchée d’Arenberg (où victime d’une fracture de la rotule, il évita de justesse l’amputation d’une jambe des suites d’une infection). Le lion de Gistel revenait en 2000, à nouveau en pleine possession de ses moyens. A quarante bornes de la ligne, il lâche son dernier compagnon, Frankie Andreu et file droit sur la piste de Roubaix où il franchira la ligne en désignant ce genou abîmé en 1998. Une belle revanche.

Mais comme de très nombreux héros des années 90, une part d’ombre accompagne la réussite du belge. En septembre 2012, il finit par concéder qu’il devait sa réussite aux pratiques déviantes « Se doper faisait partie de la vie quotidienne, déclara-t-il à la Gazet Van Antwerpen, Il faut arrêter avec l’hypocrisie. La seule façon de sortir de cette spirale meurtrière est de lutter contre le déni constant, et contre le silence qui continue de nous hanter. Un mea-culpa collectif est la seule manière dont nous pouvons ouvrir la voie pour l’avenir », avait-il ajouté. Ces aveux ont eu pour effort de le déstituer dans le cœur des flandriens comme il le confia à Philippe Brunel dans l’Equipe Magazine du 12 avril dernier. Néanmoins, l’ex-roi des Flandres demeure optimiste et comme il le disait lors de ses aveux : « Il n’y a jamais eu de période où le cyclisme était aussi propre qu’il l’est maintenant. J’en suis sûr. Mais ce fait est occulté car beaucoup de personnes impliquées refusent de dire la vérité sur les choses qui ont mal fonctionné dans le passé. L’omerta du passé empêche le cyclisme d’aujourd’hui de réellement recommencer avec une feuille blanche ». Sur ce dernier point, il reste à espérer que la génération actuelle ne paiera pas les écarts de leurs ainés et que dans 20 ans, nous pourrons enfin nous en féliciter.

LE CLASSEMENT

1.  Johan Musseuw (Bel–GB-MG) en 6h42’34’’ (37,261 km/h)

2.  Bruno Cenghialta (Ita-Gewiss) m.t

3.  Marco Saligari (Ita-GB – MG) à 7’’

4.  Alberto Volpi (Ita-Gewiss)

5. Davide Rebellin (Ita-GB – MG)

6.  Steven Rooks (PB-TVM)

7.  Claudio Chiappucci (Ita-Carrera)

8.  Gérard Rue (Fra-Banesto)

9. Richard Virenque (Fra-Festina)

10. Didier Rous (Fra-Gan) tous m.t