Avec ce Tour d’Espagne, le cahier d’histoire du Dérailleur fait son retour. Tout au long de cette Vuelta, nous vous proposons une série consacrée à l’édition 1995 de la ronde espagnole. Pourquoi ce choix ? Parce que cela fait 20 ans cette année qu’un coureur français ne s’est pas imposé sur un Grand Tour, par l’intermédiaire de Laurent Jalabert. Aujourd’hui, replantons le décor et plongeons nous dans les derniers instants d’une Vuelta très attendue.

Un changement de date décrié

1995 fut l’occasion pour l’UCI de proposer une réforme du calendrier international, l’instance dirigée par Hein Verbruggen, avait décidé de déplacer le championnat du monde en fin de saison, en octobre et ce, dans la foulée d’une Vuelta qui passa du printemps à l’automne. Le Tour d’Espagne en automne, une première ? Pas tout à fait. A vrai dire, le troisième Grand Tour a toujours cherché un peu sa place au calendrier et en 1950 déjà, elle vit la course s’achever le 10 septembre à Madrid pour y consacrer Emilio Rodriguez. Avant de revenir en septembre il y a 20 ans, la Vuelta ne s’est toujours pas déroulée lors de la dernière semaine d’avril et les deux premières de mai. Elle eut lieu intégralement au mois de mai, puis en mai-juin et même en juin-juillet avant août et septembre en 1950.

Revenir en septembre n’était pas un choix qui fit vraiment l’unanimité, le tout sous fond de mauvaise foi si l’on en croit les éditorialistes à l’époque : « L’Espagne est un pays de contradiction, notait Jose Antonio Diaz de la revue espagnole Ciclismo a fondo. La Vuelta en avril, c’était trop tôt et en septembre, c’est trop tard ! » Ce que confirmait Javier Damases, d’El Mundo Deportivo : « Hein Verbruggen a imposé. Alors par principe, l’espagnol est contre avant même d’avoir vu. Dès qu’il a été question de ce changement de date, j’ai discuté avec des gens du milieu cycliste espagnol. Tous, invariablement, s’y sont montrés opposés mais jamais un argument valable ne m’a été donné. Ensuite, Javier Minguez (qui était un des directeurs sportifs de la Banesto à l’époque), un homme qui parle haut et fort, a dit qu’en septembre, ce n’était pas bon pour le marché. Autant au niveau des transferts qu’à celui des sponsors qui, à cette époque, ont déjà bouclé leur budget. Et tout le monde s’est rangé à son avis. » Enfin, en septembre, la Vuelta doit faire face à la reprise du championnat espagnol de Football, la Liga, véritable religion pour les aficionados, dans un pays où, malgré le règne d’Indurain sur le Tour de France, on se fiche pas mal de son tour national.

Une absence pesante

Si en 2015 le plateau de la Vuelta est tout simplement royal, celui de 1995 n’avait pas à rougir. Parmi les candidats au maillot amarillo on retrouvait : Zülle, Mauri et Jalabert (Once), Riis Ugrumov et Furlan (Gewiss), Pantani (Carrera), Virenque (Festina), Escartin (Mapei-GB), Totschnig (Polti). Une belle brochette de sprinteurs complétait le plateau avec Baffi (Mapei-GB), Minali (Gewiss), Zabel (Teleköm), Wust (Castellblanch) ou encore Blijlevens (TVM). Non vraiment, le gratin mondial était attendu sur la ligne de départ de Saragosse. Tout le gratin sauf…Miguel Indurain ! Pour la quatrième année de suite, le désormais quintuple vainqueur du Tour de France boudait à nouveau son tour national. Un coup dur pour cette 50ème édition et difficile à avaler pour Unipublic (organisateur de la Vuelta), qui pourtant pouvait se targuer d’un accord signé, en 1994, devant le Conseil supérieur des sports, avec les dirigeants de la Banesto, stipulant que Miguel Indurain s’alignerait sur la Vuelta 1995 si il n’y apparaissait pas en 1994. Un accord qu’Indurain considérait comme caduque, son paraphe étant absent de ce document.

Un parcours varié et équilibré (Livre d'or du cyclisme 1995 - Edition Solar)
Un parcours varié et équilibré, quasiment dessiné pour le roi Miguel (Livre d’or du cyclisme 1995 – Edition Solar)

Mais ce n’était pas la raison principale de cette absence, comme le rapportait le journaliste Nicolas Guillon, dans le numéro de septembre 1995 de Vélo Magazine. Il était en effet question de « gros sous », avec la naissance d’une mésentente financière entre la Banesto d’un côté et Unipublic et la TVE (télévision publique espagnole) détentrice des droits de retransmission de l’autre. La Banesto n’ignorait pas les retombées que pouvait engendrer la présence d’Indurain, considéré par l’Espagne comme le champion du siècle, mais savait qu’il était difficile (voire impossible) de contraindre son leader emblématique à s’aligner au départ d’une course contre son gré. Et puis l’espagnol a d’autres défis en tête en cette fin de saison 1995, les championnats du monde sur route, en Colombie, qu’il veut préparer minutieusement au Colorado et enfin, une tentative pour reprendre le record de l’heure que Rominger lui avait subtilisé en 1994. Pas de place pour la Vuelta donc pour le Roi Miguel.

Un parcours complet

A cette époque-là, la Vuelta ne ressemblait pas encore à ce Grand Tour à la recherche de cols aux pentes maximales démoniaques, ou encore en quête de circuit de contre-la-montre improbables. Non, elle proposait même un parcours plutôt équilibré avec, un prologue et deux contre-la-montre individuels (pour un total de 91 km contre le chrono), quatre arrivée en altitude avec l’Alto de Naranco (600 m d’altitude); Sierra Nevada (2320m) ; Pla de Beret (1920m) et Luz-Ardiden (1730m), sur un total de cinq étapes de haute montagne et deux de moyenne montagne.

Un parcours qui faisait la part belle aux Pyrénées françaises avec les cols d’Aspin, du Tourmalet dans l’étape de Luz-Ardiden, avant les montée du Soulor, de l’Aubisque et du Pourtalet le lendemain. Une Vuelta qui basculait donc dans une nouvelle ère et qui malgré l’absence d’Indurain s’annonçait plutôt assez belle.