Il y a 30 ans, le Tour de France s’élançait de l’enclave de Berlin-Ouest à une époque où le monde était encore séparé en deux grands blocs idéologiques. Comme un symbole, le Polonais Lech Piasecki y écrivit l’Histoire en devenant le premier maillot jaune du bloc de l’Est.

Le cyclisme divisé par le rideau de fer

Dans les années 80, le monde est encore en pleine guerre froide, partagé en deux blocs. Le cyclisme, lui-aussi, est divisé en deux pelotons : d’un côté, le peloton professionnel représenté par le monde occidental ; de l’autre, le peloton amateur dominé par le bloc de l’Est. Les Jeux Olympiques, encore réservés aux amateurs, sont la cause de cette fracture. Le sport du bloc socialiste est en effet organisé autour d’un objectif unique : les médailles olympiques. Pour garder le statut d’amateurs, les sportifs de l’Est sont pour la plupart officiellement intégrés à l’armée et payés en tant que tels, mais personne n’est dupe : leurs journées sont exclusivement consacrées aux entraînements. Toujours est-il que les professionnels et les « amateurs » ont un calendrier de courses distinct et ne s’affrontent éventuellement qu’à l’occasion des rares courses « open » de la saison.

La Course de la Paix, « le Tour de France de l’Est »

A l’image du Tour de France pour le cyclisme professionnel, le cyclisme amateur possède son épreuve phare : la Course de la Paix. Cette course se déroule pendant deux semaines en mai en reliant, dans un ordre différent chaque année, Berlin-Est, Prague et Varsovie. Au contraire du Tour de France qui se dispute par équipes de marques, la Course de la Paix met aux prises des équipes nationales. Le classement par équipes revêt d’ailleurs un intérêt très supérieur. En 1985, sur le parcours Prague-Moscou-Prague-Varsovie-Berlin (Moscou fut exceptionnellement ajouté au parcours), le Polonais de 23 ans Lech Piasecki porte le maillot jaune de bout en bout. Il gagne le prologue et trois étapes dont un contre-la-montre. Ses qualités de rouleur font merveille sur la Course de la Paix qui est dépourvue de grands massifs. Le Polonais est sacré sur l’Alexanderplatz de Berlin-Est où il devance son coéquipier Andrzej Mierzejewski de 1 min 47 s. Piasecki enchaînera avec la victoire dans le championnat du monde amateur en cette année 1985.

Vidéo: Podium final de la Course de la Paix 1985 à Berlin-Est. Remarquez à 1:55 le traditionnel lancer des colombes de la paix, symboles de l’épreuve.

Entente entre fédérations du bloc de l’Est et firmes italiennes

Les fédérations cyclistes du bloc de l’Est sont confrontées à des problèmes récurrents de matériel, d’autant qu’aucune industrie ne fabrique de vélos de course dignes de ce nom à l’Est. Tandis qu’à l’Ouest, les coureurs du bloc socialiste nourrissent les fantasmes des directeurs sportifs et de leurs sponsors qui sont prêts à tout pour s’octroyer leurs services. En 1979, des équipes professionnelles sont allées jusqu’à inciter le Polonais Czesław Lang de fuir son pays et demander l’asile politique après son exploit dans le Mont Ventoux dans le Tour du Vaucluse « open ». En 1980, 3 millions de dollars sont proposés à la fédération soviétique pour se séparer de son champion olympique Sergueï Soukhoroutchenkov – une proposition bien évidemment refusée par l’URSS. A titre de comparaison, en 1982, Diego Maradona devenait le footballeur le plus cher de l’Histoire en étant transféré de Boca Juniors au FC Barcelone pour environ 6 millions de dollars. Les firmes italiennes de cycle ont ensuite noué des liens avec les fédérations de l’Est en leur proposant du matériel. En 1982, la fédération polonaise échange pour la première fois un coureur contre des vélos. Czesław Lang, déjà sollicité en 1979 et médaillé d’argent aux Jeux de Moscou, rejoint l’équipe italienne Gis Gelati. Quatre ans plus tard, la fédération polonaise en fait de même avec son héros de 1985, Lech Piasecki, qui va dans l’équipe Del Tongo. Son prix : dix vélos complets et quinze cadres de contre-la-montre !

Le Tour de France à Berlin-Ouest

En 1981, les organisateurs du Tour de France rentrent en contact avec les dirigeants de Berlin-Ouest qui proposent une manne financière intéressante pour accueillir le grand départ du Tour 1987. Les organisateurs ont alors l’occasion de marquer un grand coup : ils espèrent traverser la RDA en quittant l’enclave de Berlin-Ouest par le sol, et inviter des équipes des pays de l’Est. L’Elysée par la voix de François Mitterrand a donné son accord. Les pourparlers vont bon train à différents étages : le bourgmestre de Berlin-Ouest M. Diepgem est chargé de discuter avec M. Honecker, le dirigeant de l’Allemagne de l’Est ; les organisateurs du Tour de France sont, eux, en discussion avec la fédération cycliste de RDA, à qui ils offrent la possibilité d’organiser eux-mêmes une ou deux étapes. Mais la fédération est-allemande refuse arguant du fait qu’étant une fédération amateur, elle ne peut organiser une course professionnelle. Plus tard, elle refuse également le simple passage du Tour sur la route reliant Berlin-Ouest du reste de la RFA sur 128 kilomètres. C’est donc un échec pour les organisateurs du Tour de France qui seront contraints de repartir par voie aérienne après le départ de l’enclave berlinoise. Les équipes du bloc de l’Est déclinent également l’invitation.

Piasecki en jaune à Berlin-Ouest !

Le programme du grand départ du Tour de France 1987 est le suivant : un prologue de 6,1 km le samedi 1e juillet, une étape en ligne de 105,5 km le dimanche matin, et un contre-la-montre par équipes de 40,5 km le dimanche après-midi. Lors du prologue, le Néerlandais Jelle Nijdam s’impose en 7 min 6 s. Il devance Lech Piasecki, deuxième, de 3 secondes. Le lendemain matin, sept hommes s’échappent au treizième kilomètre, parmi eux l’Italien Giovanni Bottoia. Ce dernier se défait de ses  compagnons d’échappée au km 71. Ses anciens compagnons seront finalement repris par le peloton quelques kilomètres plus loin. Seul en tête, Bottoia sera rejoint à huit kilomètres de l’arrivée par sept autres coureurs dont Piasecki qui effectue un gros travail. A l’arrivée, l’échappée conserve 23 secondes sur le peloton. Le Néerlandais Nico Verhoeven gagne l’étape mais Piasecki endosse le maillot jaune. Il le conservera dans l’après-midi lors du contre-la-montre par équipes – sa formation Del Tongo ayant terminée deuxième à 8 secondes de la Carrera.

Lech Piasecki est ainsi le premier coureur du bloc de l’Est à porter le maillot jaune, le tout à Berlin-Ouest ! Sur le podium devant l’hôtel de ville, le Polonais enfile la plus précieuse tunique du cyclisme professionnel à 6 kilomètres à vol d’oiseau de l’Alexanderplatz de Berlin-Est où il avait gagné la Course de la Paix deux ans auparavant ! La remise du maillot s’effectue en compagnie du Premier ministre Jacques Chirac et du bourgmestre Eberhard Diepgem. M. Chirac en profite pour déclarer très opportunément : « Le sport, comme les idées, comme la jeunesse, comme la culture, n’a pas de frontière. » En Pologne, la photo de Piasecki et de son beau maillot jaune fait la une de tous les journaux. La Pologne est fière de son champion. Lech Piasecki perdra néanmoins le maillot jaune dès l’étape suivante entre Karlsruhe et Sttutgart et abandonnera dans la 7e étape, victime d’ennuis gastriques, mais il a marqué l’Histoire.

 

Vidéo : Le Tour de France et Jacques Chirac à Berlin-Ouest.

L’ouverture puis l’écroulement du bloc de l’Est

Les années 80 sont des années de bouleversements politiques. En Union Soviétique, après les morts successives de Brejnev (en 1982), Andropov (en 1984) et Tchernenko (en 1985), Mikhaïl Gorbatchev devient secrétaire général du parti communiste en mars 1985. Gorbatchev entreprend une série de réformes de démocratisation et de libéralisation du pays dans le cadre de la « Perestroïka ». En 1989, les sportifs du bloc de l’Est peuvent plus librement passer professionnels dans des structures occidentales. Ainsi, la formation Alfa Lum, 100% soviétique mais avec des sponsors 100% italiens, voit le jour. L’ouverture prônée par Gorbatchev est aussitôt suivie de l’effondrement du bloc de l’Est car les manifestations grandissantes font céder les partis communistes au pouvoir dans les pays socialistes qui sont diminués par les réformes. Le mur de Berlin chute le 9 novembre 1989 et l’URSS se disloque le 25 décembre 1991. La face du monde s’en retrouva changée et le sport n’en est évidemment qu’un aspect parmi d’autres. Dans les années 90, quatre coureurs originaires du bloc de l’Est ont porté le maillot jaune : le Russe Evgueni Berzin en 1994, l’Allemand Erik Zabel en 1998 (puis encore en 2002), l’Estonien Jaan Kirsipuu en 1999, et bien sûr le vainqueur du Tour de France 1997, l’Allemand Jan Ullrich, qui porta également le maillot jaune en 1998.