Dernière épreuve du World Tour à la sauce 2015, le Tour de Lombardie qui se déroule ce dimanche, est une de ces classiques qui n’a souri que peu de fois aux coureurs français. Ils ne sont en effet que huit tricolores, pour onze victoires au palmarès en cent huit éditions : Gustave Garrigou (1907) ; Henri Pélissier (1911, 1913 et 1920) ; Louison Bobet (1951) ; André Darrigade (1956) ; Bernard Hinault (1979 et 1984) ; Charly Mottet (1988) ; Gilles Delion (1990) et Laurent Jalabert (1997). En aura-t-on un neuvième aujourd’hui avec Thibaut Pinot ? Pas impossible, le franc-comptois en ayant fait l’objectif de sa fin de saison. Occasion de nous intéresser à l’édition de l’année de la naissance de Pinot, avec la victoire de Gilles Delion, dont les espoirs fondés à l’époque sur lui, ne sont pas sans rappeler ceux que Pinot a pu susciter à l’aube de sa carrière.

Fiche de l’épreuve

84ème Tour de Lombardie
12ème épreuve de la Coupe du Monde FICP Perrier
246 km. Départ et arrivée à Monza
208 partants – 83 classés

Le contexte

Comme c’est la tradition, le Tour de Lombardie est le dernier grand évènement du calendrier cycliste international. C’est encore le cas en 1990, même si feue la FICP (la fédération internationale de cyclisme professionnel) dans le cadre de la toute jeune Coupe de Monde qui vit sa deuxième édition, a décidé de pousser un peu plus, en mettant sur pied une finale contre-la-montre à Lunel la semaine suivante. Concernant cette Coupe du Monde, cette dernière tend les bras à l’italien Gianni Bugno, qui doit néanmoins garder à l’œil Rudy Dhaenens (tout frais champion du monde), Sean Kelly ou Franco Ballerini, ce dernier particulièrement en verve en cette fin de saison. Bugno, c’est le symbole d’un cyclisme italien qui domine outrancièrement cette saison 1990 et les tifosi attendent un succès des leurs à Monza, aux portes du célèbre autodrome.

Les temps forts

La journée des Helvetia

On attendait des italiens en puissance, on aura vu en lieu et place des suisses. Plus précisément, des coureurs d’une équipe suisse, la formation Helvetia. Dès la célèbre montée de la Madonna del Ghisallo (où les fidèles de la religion cycliste vont en pèlerinage), c’est Pascal Richard qui sonne la charge en passant aux avants postes de la course. Dans la descente, son équipier australien Michael Wilson passe à l’offensive, avant d’être rejoint par Guido Winterberg autre coureur de l’équipe dirigée par Paul Koechli. Une véritable festival donc et ce n’est pas fini.

Echave provoque la décision

Il reste une centaine de kilomètres à parcourir quand se présente la montée du Valcava. C’est sur ses pentes que le basque Federico Echave place une accélération qui va donner naissance à l’échappée décisive de ce 84ème Tour de Lombardie. Là où un certain commentateur TV aujourd’hui parlerait « d’un club des cinq qui a formaté l’échappée du jour, qui sera la bonne échappée » (Titi, si tu nous écoutes…), nous parlerons surtout d’un cinq majeur. A Federico Echave s’ajoute, Charly Mottet (vainqueur en 1988), Robert Millar et parce qu’on aura que cette équipe, deux Helvetia, Pascal Richard et Gilles Delion.

Dans la montée du Valcava, Echave initie la bonne échappée (Photos: Denys Clément -Presse Sports)
Dans la montée du Valcava, Echave initie la bonne échappée (Photos: Denys Clément -Presse Sports)

Un Delion à qui l’Italie réussi en 1990 (3ème de Tirreno-Adriatico et Milan-San Remo ; 4ème de la Coppa Placci, 2ème du Giro del Lazio et du Tour d’Emilie, 6ème de la Coppa Sabatni ou encore 3ème de Milan-Turin, quatre jours avant la Lombardie) et très remuant dans les côtes qui hérissent l’approche de Monza, notamment dans le Lissolo où Millar se retrouve un temps distancé par ses compagnons de fugue. Le savoyard aimerait néanmoins que cette série de places d’honneurs, à peine effacée par une victoire d’étape sur le Critérium International, prenne fin en allant chercher la victoire sue cette dernière classique de la saison.

« Je n’aurais pas passé un mauvais un mauvais hiver si je n’avais pas gagné en Lombardie. Je m’étais persuadé que la chance allait finir par tourner, car il faut aussi de la réussite pour gagner des courses. Si ce n’était pas cette année, ce serait l’année prochaine… » Vélo sprint 2000 magazine-novembre 1990

Dans le Lissolo, Mottet espère encore renouveler son succès de 1988 (Photo: Denys Clément - Presse Sports)
Dans le Lissolo, Mottet espère encore renouveler son succès de 1988 (Photo: Denys Clément – Presse Sports)

Dans la ligne droite finale, Pascal Richard lance le sprint final obligeant Charly Mottet à faire un effort pour revenir. Une aubaine pour Gilles Delion qui à 200 mètres de la ligne déborde son équipier pour s’adjuger ce Tour de Lombardie 1990. Une formidable victoire qui devait être celle qui devait lancer sa carrière, mais qui sera finalement le sommet de celle-ci.

L’éternel espoir

Frappé par une mononucléose en 1991, Delion ne confirma pas les espoirs que ses débuts laissaient entrevoir et ce en dépit d’une victoire dans la Classique des Alpes ou sur une étape du Tour en 1992. Si dans les années 2000 on cite spontanément Sandy Casar ou David Moncoutié comme têtes de liste d’une génération française sacrifiée par un cyclisme à deux vitesses, Gilles Delion pourrait être considéré comme leur prédécesseur des années 90. Là où sa classe devait éclabousser le cyclisme international, l’avènement du dopage sanguin en masse allait s’opposer à lui et le faire passer pour l’éternel espoir qui ne confirme jamais. A vrai dire, Delion ne voyait pas les choses ainsi dans un premier temps. Comme il le confiant cet été au journal le Monde, le savoyard devait faire face à des problèmes de santé qui le suivait depuis son passage chez les juniors.

« Mes hauts et mes bas, je les ai connus dès les années juniors. C’était un dysfonctionnement du système énergétique, il se grippait mais sans explication rationnelle. C’était peut-être psychologique. Après ma victoire au Lombardie, à 24 ans, je m’attendais à marcher encore mieux l’année suivante. Peut-être que je me suis enflammé, que ça m’a déréglé. » Le Monde 20 juillet 2015

Lors de sa carrière, jamais il ne mit en cause l’usage d’Epo chez ses adversaires. Ce n’est qu’après avoir raccroché, qu’il dénoncera dans les colonnes de l’Equipe, l’usage généralisé de la molécule miracle dans le peloton. Des propos qui ne trouvèrent que peu d’écho à l’époque, intervenant un an avant le cataclysme Festina et qui lui valut de passer au rang de ceux qui crachent dans une soupe, bien trop salée par d’autres. Signe que les mentalités changent dans le vélo depuis, Gilles Delion siège aujourd’hui au sein du Conseil du cyclisme professionnel.

Le classement

  1. Gilles Delion (Fra-Helvetia) les 246 km en 6h11’45
  2. Pascal Richard (Sui-Helvetia)
  3. Charly Mottet (Fra-RMO)
  4. Robert Millar (Eco-Z)
  5. Federico Echave (Esp-Clas)
  6. Claude Criquielion (Bel-Lotto) à 3’38
  7. Leonardo Sierra (Ven-Selle Italia)
  8. Marino Lejarreta (Esp-Once) à 3’55
  9. Thomas Wegmuller (Sui-Weinmann) à 3’56
  10. Sean Kelly (Irl-PDM) à 4’06