Ce samedi place à la Primavera, premier monument de la saison cycliste. Milan-San Remo possède ce charme qu’aucune autre classique ne peut revendiquer. On y espère chaque année une bataille de tous les instants dans les capi, d’une accélération décisive dans le Poggio et puis il y a une pointe de frustration lorsque c’est un sprint massif qui clôt la course, mais l’on se console en se disant que nous avons eu droit à un final haletant. Et cette année on miserait presque côté tricolore sur un sprint, car deux de nos plus belles cartes jouent dans cette cour, Nacer Bouhanni et Arnaud Démare. Occasion pour le Dérailleur de revenir pour son cahier d’histoire, sur la dernière édition où deux coureurs français finirent sur le podium.

La fiche de l’épreuve

89ème Milan – San Remo (samedi 21 mars 1998)

Première manche de la coupe du monde UCI

Départ de Milan et arrivée sur la Via Roma de San Remo pour 294 km de course

198 coureurs au départ ; 172 à l’arrivée

Le contexte

Premier épisode de l’exercice 98 de la Coupe du Monde, on s’attend à un Milan – San Remo des plus ouvert. La principale cause ? Une élimination massive de favoris de l’épreuve, lors du précédent Tirreno-Adriatico. Lors de la deuxième étape du tremplin de la Primavera, cent-vingt-cinq coureurs furent priés de rentrer à la maison, après avoir franchi la ligne d’arrivée hors-délais à Baia Domizia. Ces coureurs, parmi lesquels Michele Bartoli, Mickaël Boogerd, Maurizio Fondriest ou encore Stéphane Heulot, mirent pied à terre juste avant la ligne pour protester au sujet des multiples chutes, provoquées par une chaussée rendue très grasse comme souvent dans la région de Naples, quand une averse intervient après plusieurs jours de temps secs. Ces coureurs voulaient attirer l’attention des organisateurs sur leur sécurité sur de tels parcours. Intransigeant, le jury des commissaires décida d’appliquer le règlement à la lettre et de ne laisser qu’une cinquantaine de coureurs en course pour le reste de l’épreuve. Seuls favoris passant à travers ce désastre, le vainqueur 97 de la Primavera, Erik Zabel, mais encore le danois Rolf Sorensen ou encore Franco Ballerini. Pour l’allemand, la Via Roma se présente comme un véritable boulevard, porté par son succès l’année précédente (le premier acquis au sprint à San Remo depuis Pierino Gavazzi en 1980) et par une équipe Telekom entièrement dévolue à sa cause. Face à lui, le nom de Laurent Jalabert revient assez fréquemment chez les suiveurs, mais avec une certaine retenue puisque le mazamétain venait de subir sa première défaite sur Paris-Nice depuis trois ans, vaincu par l’espoir belge Frank Vandenbroucke. Deux favoris pour deux philosophies différentes, l’un qui voudra un sprint et l’autre qui cherchera à provoquer le mouvement. De quoi rendre la course palpitante.

Les temps forts

Sous un magnifique soleil printanier, deux coureurs seulement se distinguent en début de course pour animer la traditionnelle échappée matinale. Il faut dire qu’il faut être sacrément motivé pour se lancer dans une telle aventure, lorsque votre feuille de route vous annonce deux cents quatre-vingt-quatorze kilomètres de course, soit plus de trois-cent kilomètres de vélo en comptant le départ fictif depuis le centre de Milan, ce qui reste une des caractéristiques uniques de la Primavera.

Le peloton aborde la Riviera (Photo: Graham Watson - le livre d'or du cyclisme 1998 - éditions Solar) Sous un magn
Le peloton aborde la Riviera (Photo: Graham Watson – le livre d’or du cyclisme 1998 – éditions Solar)

Parmi les deux audacieux, on compte un équipier de Laurent Jalabert à la ONCE, l’espagnol né en France Kiko Garcia, accompagné d’un coureur de Cantina-Tollo, l’italien Marco di Renzo. Dans la plaine du Pô, sur la première partie de la course, leur écart atteint vite son maximum fixé à vingt-quatre minutes sur un peloton qui gère parfaitement la situation.

Pétards mouillés sur les capi

Après le Turchino, les coureurs retrouvent le bord de mer et s’approchent de la zone des capi, ces fameuses côtes devant servir à écrémer le peloton et sous la conduite des Telekom de Zabel et des Asics de Bartoli, tenant du titre de la coupe du monde, celui reprend les deux fuyards aux abords du capo Mele.  C’est donc un peloton très étiré et nerveux qui se dirige vers la difficulté suivante, le capo Berta. Au pied de celui-ci, une chute massive secoue le peloton, sans pour autant piéger de favoris. Ensuite, c’est une succession de pétards mouillés qui animent le capo Berta ou la Cipressa avec les attaques d’Alessandro Petacchi, alors jeune espoir de l’équipe Scrigno, ou encore de Chiapucci dans ses nouvelles couleurs de l’équipe Rosmary au pied de la Cipressa, un instant contré par Boogerd. Mais sous la conduite de Paolo Bettini, équipier de Bartoli, le peloton se regroupe et tout reste à faire.

L’oreillette maléfique de Brasi

C’est peut-être dans la transition Cipressa-Poggio que se dessine l’échappée la plus sérieuse. Là où en 1989 Laurent Fignon et Frans Maassen firent la différence, l’italien de la Polti Rossano Brasi place une attaque suivie très vite de Richard Virenque. Très vite les deux hommes collaborent, jusqu’à ce que l’italien se fasse rappeler à l’ordre par son directeur sportif, par le truchement d’un accessoire en cours de développement à l’époque, l’oreillette. De quoi offrir un beau moment de commedia dell’arte dont raffolent les italiens et que Virenque maîtrise à merveille.

De la friture sur la ligne pour Brasi, au grand dam de Virenque (Photo: Graham Watson - le livre d'or du cyclisme 1998 - éditions Solar)
De la friture sur la ligne pour Brasi, au grand dam de Virenque (Photo: Graham Watson – le livre d’or du cyclisme 1998 – éditions Solar)

Alors que l’italien explique au varois qu’il stoppe toute collaboration pour préserver les chances de ses équipiers Rebellin ou Guidi, Virenque profite des caméras de la RAI pour gesticuler et se plaindre de l’attitude de l’italien qui était pourtant à l’initiative de l’échappée. Nous venions d’assister en direct au premier acte d’un coureur téléguidé par son directeur sportif, en plein final de monument cycliste. Conscient d’avoir malgré tout une chance unique de s’imposer à San Remo, Virenque poursuit son offensive avant de se voir reprendre à mi- pente du Poggio.

Colombo tue le suspense

Comme il est de tradition, le Poggio est franchi à vive allure, ce qui ne décourage pas Laurent Jalabert qui à un kilomètre et demi du sommet, place une attaque là où trois plus tôt, il avait fait la différence avec Fondriest. Si cette fois-ci un italien bondit à nouveau dans sa roue, en l’occurrence Gabriele Colombo le vainqueur 96, le mazamétain ne parvient pas à faire la différence et tout reste à faire. A quelques encablures de la cabine téléphonique, matérialisant le sommet du Poggio, Alberto Elli membre de la dynamique équipe Casino en ce début 1998 et deuxième l’année précédente, joue son va-tout. L’italien négocie avec maestria la descente vers San Remo et se prend à rêver d’une victoire de grand prestige, mais voit à proximité de la flamme rouge le peloton revenir sur ses talons emmené par un Gabriele Colombo qui tire le peloton dans lequel se trouve un joli panel de sprinteurs. Colombo contra-t-il, une fois Elli repris ? Et bien non ! Il continue même de rouler comme un damné et dix-huit ans après, on cherche encore pourquoi…

Victoire nette et sans bavure de Zabel face aux français (Photo: Graham Watson - le livre d'or du cyclisme 1998 - éditions Solar)
Victoire nette et sans bavure de Zabel face aux français (Photo: Graham Watson – le livre d’or du cyclisme 1998 – éditions Solar)

Le sprint devient inévitable, Zabel semble impérial et lance aux trois-cent mètres son effort, la victoire lui semble acquise mais voit revenir sur ses basques les français Emmanuel Magnien (deuxième à l’arrivée, mais gêné par une vague alors qu’il semblait le plus rapide) et Frédéric Moncassin qui après sa deuxième place au Tour des Flandres en 1997, s’offre un nouveau podium sur un monument. Deux tricolores dans les trois premiers, ça aussi il y a dix-huit ans nous ne pensions pas que ce serait la dernière fois qu’un ou des français seraient sur le podium de la Primavera. Nacer, Arnaud, Tony…vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Le fait de course

Colombo déjoue l’intrigue

Vous venez de le lire, le comportement de l’italien Gabriele Colombo a quelque peu interpellé les protagonistes et les suiveurs de la classique italienne. Le plus véhément resta Alberto Elli, en tête aux abords de la flamme rouge. Dès la ligne d’arrivée franchie, il s’en prit directement à Colombo et son directeur sportif : « Vendus ! » Une heure plus tard, il ne décolorait toujours pas et s’épancha auprès des journalistes : « Les images à la TV le prouvent. Même le meilleur équipier de Zabel n’aurait pas réussi à en faire autant. Peut-être voulait-il rester dernier italien vainqueur à San Remo ? Qu’il sache qu’à la première occasion j’agirai pareillement en faveur de ses adversaires pour précipiter sa perte. Et ce sera gratis ! » Histoire d’alimenter les polémiques, on vit le soir à l’hôtel Tivoli de San Remo, Gabriele Colombo assis au salon en compagnie de deux compatriotes, Giovanni Lombardi et Francesco Frattini, équipiers d’Erik Zabel chez Telekom. On ne manqua point de rappeler que Frattini et Colombo furent co-équipiers pendant quatre saisons chez Mecair puis Gewiss et que tous les deux sont originaires de Varese. Colombo tenta bien de se justifier : « J’ai réalisé ma course. C’était une tentative désespérée de faire le vide. » Des paroles qui furent loin de convaincre qui que ce soit. Même si il se garda publiquement de le faire, Erik Zabel pouvait remercier Colombo d’avoir déjoué l’intrigue du final de la Primavera.

Le Classement

  1. Erik Zabel (All-Telekom) les 294 km en 7h 10m 14s (Moyenne : 41,001 km/h)
  2. Emmanuel Magnien (Fra-La Française des Jeux)
  3. Frédéric Moncassin (Fra-Gan)
  4. Stefano Zanini (Ita-Mapei-Bricobi)
  5. Andreï Tchmil (Bel-Lotto-Mobistar)
  6. Filippo Casagrande (Ita-Scrigno-Gaerne)
  7. Peter Van Petegem (Bel-TVM)
  8. Michele Bartoli (Ita-Asics)
  9. Roberto Petito (Ita-Saeco)
  10. Alberto Elli (Ita-Casino)
  11. Stéphane Heulot (Fra-La Française des Jeux)
  12. Mirko Celestino (Ita-Polti)
  13. Davide Rebellin (Ita-Polti)
  14. Laurent Dufaux (Sui-Festina)
  15. Laurent Jalabert (Fra-Once) t.m.t

Ouvrage de référence: le livre d’or du cyclisme 1998 – Jean-François Quénet – éditions Solar