Il y a maintenant 30 ans, un français allait rejoignait Jean Dotto (1955), Jacques Anquetil (1963), Raymond Poulidor (1964), Roger Pingeon (1969) et Bernard Hinault (1978 et 1983) au club très fermé des vainqueurs tricolores de la Vuelta. Ce français, c’est Éric Caritoux et il allait s’imposer sur une course, faisant face à une grande hostilité espagnole. Retour sur la plus belle victoire du coureur provençal.

Côté pile, une course haletante

Moser et les belges

C’est par un prologue de 6,6 km que s’ouvre la 39ème édition de la Vuelta. Dans les rues de Jerez de la Frontera, c’est le grand spécialiste de l’effort solitaire et tout frais détenteur du record de l’heure, Francesco Moser, qui s’impose. L’italien conserve le maillot amarillo de leader tout au long d’une première semaine de course qui épouse la côte méditerranéenne et qui permet aux coureurs belges de rafler les six premières étapes en ligne. Deux étapes pour les sprinteurs Noel Dejonckheere  (1ère et 4ème étape) et Jozef Lieckens (3ème et 5ème),  les passe-partout Guido Van Calster et Michel Pollentier s’octroyant les 2ème et 6ème étape.

Delgado se signale

Le premier acte montagneux de la Vuelta se situe dans les Pyrénées aragonaises où, à Rasos de Peguera, Éric Caritoux s’empare de la victoire d’étape. Leader de la course depuis le prologue, Moser cède son maillot de leader au jeune Pedro Delgado. Révélation du précédent Tour de France où il gratifia les téléspectateurs de l’Eurovision d’une position acrobatique dans la descente de Peyresourde, Delgado prend pour la première fois la tête d’un grand Tour. Il conservera le maillot amarillo pendant 5 jours, jusqu’aux Lacs de Covadonga.

Caritoux au pouvoir

La course arrive dans les Asturies et c’est dans l’emblématique ascension des Lacs de Covadonga qu’Éric Caritoux allait se parer du maillot amarillo. Si l’allemand Raimund Dietzen gagne l’étape, le provençal, lui, succède à Pedro Delgado à la tête du classement général.  Alors qu’il reste une semaine de course, un homme apparaît en mesure d’inquiéter Caritoux, l’espagnol Alberto Fernandez. Avant la dernière étape de montagne et l’ultime chrono, 36 secondes séparent seulement les 2 protagonistes. A l’issue du chrono, remporté par Julian Gorospe qui s’adjuge sa 2ème victoire d’étape après le chrono sur l’Alto de Naranco, il en restera 6 en faveur du français. Cet écart reste aujourd’hui la plus petite marge en faveur d’un vainqueur sur un Grand Tour.

Côté face, une course usante

Alberto Fernandez ne fut pas le seul adversaire qu’Éric Caritoux dût contrôler, mais c’est bel et bien toute une nation qu’il dût affronter.  Dans le numéro de Mars 2009 de Vélo Magazine, Caritoux revient sur cette victoire acquise dans un climat très particulier. Morceaux choisis…

Une participation de dernière minute

« Au dernier moment, Kelly (leader de l’équipe Skil d’Éric Caritoux) ne voulait plus faire la Vuelta. L’équipe devait, du coup, déclarer forfait. Mais devant le dédommagement que les organisateurs demandaient, Jean de Gribaldy, le mythique directeur sportif bisontin, fit machine arrière et envoyait finalement une équipe sur place ». Le baron, comme on l’appelait, était réputé pour faire attention au moindre centime dépensé, il n’était donc plus question de renoncer à la Vuelta. Deux jours avant le départ, Caritoux reçu un coup de téléphone : « C’était Christian Rumeau, l’adjoint de Jean de Gribaldy, qui me demandait de vite faire mes bagages pour partir en Espagne. »

Une proposition indécente

Leader surprenant de la Vuelta , Caritoux eut droit à une drôle de proposition durant la dernière semaine : « Un soir à table, Rumeau nous annonce que le directeur sportif d’Alberto Fernandez est intéressé pour acheter la Vuelta. Patrick Clerc, le plus ancien de l’équipe, a été le premier à dire qu’il n’était pas d’accord. Personne dans l’équipe ne voulait vendre cette course que nous n’étions pas sûrs encore de gagner. Il restait des étapes de montagne et seul Jean-Claude Bagot pouvait m’accompagner dans les cols ». Une somme de 100 000 francs (15 245 €) fut proposée aux coureurs de la formation Skil, soit 10 000 francs (1 524 €) pour chacun des coureurs (les équipes étant formées à l’époque de 10 coureurs). « A l’époque, rappelle Caritoux, je gagnais le Smic soit 5 000 francs (762 €) par mois. J’étais jeune, je courais pour gagner, pas pour vendre des courses. »

Un climat terriblement hostile

Jusqu’aux derniers instants de cette Vuelta, Caritoux dû composer avec un climat délétère sur la course : « Un spectateur a voulu glisser un parapluie entre mes rayons, pour me faire tomber. En le voyant faire, Christian Rumeau a feint de foncer sur lui au volant de sa voiture. Le dernier jour, à Madrid, j’ai reçu de gros cailloux. Lors des dernières étapes, j’étais escorté par quatre policiers de la guardia civil pour monter sur le podium. On voyait que les gens n’étaient pas contents et ça me motivait ! » Même au sein de son équipe, Caritoux n’eut pas la vie facile : « Lors du chrono décisif pour la victoire finale, comme le temps n’arrêtait pas de changer, j’hésitais entre une roue libre légère et une plus lourde. Un mécano de l’équipe était sympa et l’autre plus spécial. Je tombe sur le deuxième. Deux heures avant le chrono, il me lance « Décide-toi ! Tu ne crois pas que je vais te changer ta roue cinq minutes avant le départ ! »  J’ai pris la plus légère, il a plu, j’ai glissé un peu, mais c’est quand même passé pour six secondes. C’était l’aventure ! »  Un contre-la-montre où Caritoux navigua à vue. Le provençal n’avait pu reconnaître le parcours et sous la pluie il ne reçut qu’un seul temps intermédiaire, qui lui fut donné par Daniel Pautrat (journaliste qui commenta de nombreux Tour de France pour TF1 dans les années 70 et 80). Une victoire qu’Éric Caritoux n’est pas près d’oublier.

Outre cette Vuelta, Éric Caritoux pro de 1983 à 1994, peut compter à son palmarès deux titres de champions de France en 1988 et en 1989. Aujourd’hui, le provençal est retiré au pied du célèbre Mont-Ventoux, où il dirige une exploitation viticole et sur lequel il remporta une étape au Chalet-Reynard, lors du Paris-Nice 1984.

 Propos d’Éric Caritoux recueillis par Jean-Paul Vespini pour le numéro 461 de Vélo Magazine (Mars 2009)