Ce mois-ci, le Dérailleur vous entraîne dans la roue de Laurent Jalabert, 20 ans plus tôt. Sorti d’une terrible chute sur le Tour de France 1994 à Armentières, le mazamétain allait prendre une dimension nouvelle en ce mois de mars 1995. Ceci, en alignant triomphalement, Paris-Nice, Milan-San Remo et le Critérium International de rang. Aujourd’hui, premier épisode de cette « rétro Jaja » avec la course au soleil.

La fiche de l’épreuve

53ème Paris-Nice
7 étapes en ligne et 1 contre-la-montre au col d’Eze. Une étape annulée (la 4ème Clermont-Ferrand – Chalvignac). Distance totale 1197,9 km
Départ Fontenay-sous-Bois
Arrivée Col d’Eze
144 partants, 99 classés

Le contexte

Bien avant l’avènement du Pro Tour en 2005, devenu World Tour ensuite, Paris-Nice constituait à l’époque le 1er grand rendez-vous de la saison cycliste. Le tenant du titre (Tony Rominger) étant absent, le grand favori à sa succession semble être son compatriote, Alex Zülle. Le suisse vainqueur du Tour de Valence 10 jours auparavant a déjà gagné la course au soleil, ce qui renforce sa légitimité. Derrière lui, la course paraît ouverte. Les italiens, qui ont dominés le mois de février, peuvent jouer sur Roberto Petito à la tête de la Mercatone Uno. L’équipe Gewiss, qui avait écrasé le printemps 1994, compte sur une de ses pépites venues de l’est, Vladislav Bobrik, le vainqueur du dernier Tour de Lombardie. Chez MG-Technogym ce sont Pascal Richard (porteur du maillot blanc en 1994) ou Rolf Sörensen qui mèneront une équipe où Baldato compte bien répéter ses succès d’étapes de l’année précédente. L’italien est la tête d’affiche des sprinteurs de cette 53ème édition de la course au soleil et devra compter sur un Wilfried Nelissen en réussite (3 fois vainqueur à Bessèges), ou encore sur Laurent Jalabert que l’on peut également voir jouer un rôle au général (2ème en 1991, il vient de terminer 2ème du Tour de Valence), mais pas sur Mario Cipollini qui, grippé, doit renoncer à Paris-Nice alors qu’il compte 7 succès sur le seul mois de février.

Les temps forts

Jalabert innove

Jalabert Paris Nice 1995
Jalabert mène la poursuite en direction de Roanne (Presse Sports)

Comme en 1994, c’est une étape en ligne qui ouvre ce Paris-Nice. Du côté de Josette Leulliot, organisatrice de l’épreuve, on rêvait d’un affrontement entre les 3 grands blessés de la saison précédente, Mario Cipollini qui avait chuté sur la Vuelta ainsi que Wilfried Nelissen et Laurent Jalabert, les victimes de la terrible chute d’Armentières sur le Tour de France. Hélas, cela doit se faire sans l’italien qui dût renoncer à l’épreuve en raison d’une grippe. Sous la pluie, le champion de Belgique dispose du mazamétain à Orléans et s’offre le premier maillot blanc de l’édition 95. Le lendemain les coureurs prennent la direction de Roanne à travers les monts du Bourbonnais. Jalabert sait que le terrain accidenté lui permet d’envisager une revanche sur le belge.
Mais le français prit le contre-pied, en se glissant dans un groupe de chasse derrière le néo-pro Christophe Moreau. A une trentaine de kilomètres de la ligne d’arrivée, Vladislav Bobrik se propulse en tête de la course en compagnie de Jalabert : « On n’a pas su tout de suite ce qu’il fallait faire, confira le mazamétain sur la ligne d’arrivée. On s’est regardés pendant quelques temps et le coup et parti. Plus loin dans la descente, quand Bobrik a crevé, j’ai vite réfléchi. Si je l’attendais, on était revus par le groupe. J’ai préféré tenter de finir les 30 derniers kilomètres tout seul. » Pour la première fois de sa carrière, Jalabert va goûter aux joies d’une victoire en solitaire après une échappée. Au journal l’Equipe il dira : « C’est étrange comme sensation. En arrivant comme ça, on sait que c’est gagné et, quand les gens applaudissent, on ne se trompe pas : c’est bien pour soi. A l’inverse, dans un sprint, la joie est instantanée. » Nanti d’une avance non négligeable, Jalabert est serein. Quand on lui demande si il se sent prêt à assumer ce rôle de favori pour la victoire finale, il rétorque : « Si j’angoisse avec le maillot blanc sur les épaules ? Mais c’est aux autres d’angoisser avec plus de 1’30’’ de retard, non ? »

Un Cantal de mauvais goût

Le temps pour Wilfried Nelissen de glaner un deuxième succès à Clermont-Ferrand, les coureurs prennent la direction de Chalvignac dans le Cantal, village de 500 âmes qui devient-là, la plus petite commune à accueillir le Paris-Nice. Étape promise sans temps morts, les routes auvergnates n’offrant pas un mètre de plat pour la récupération. C’était sans compter la météo, en effet la neige ayant décidé de s’inviter sur la course au soleil. Accompagné de fortes bourrasques, le peloton progresse à faible allure (22 kilomètres parcourus lors de la 1ère heure de course), dans cette étape auvergnate avant de poser pied à terre, au kilomètre 52. Josette Leulliot étant partie à l’arrivée, c’est son nouveau bras droit, le jeune retraité Marc Madiot qui entre en négociation avec les coureurs et qui parvient à les convaincre de repartir. Mais plus loin, la neige recouvre le bitume et au ravitaillement de Riom-ès-Montagne, situé au km 101, les coureurs remettent pied à terre et en accord avec l’organisation, se rendent en voiture sur la ligne d’arrivée. Une étape escamotée qui entraîne bon nombre de critique à l’encontre de Jalabert : « J’ai reçu des coups de téléphone à l’hôtel pour me dire que cette situation m’arrangeait bien. Mais je ne suis jamais intervenu dans les discussions. Et qui vous dit que cette étape ne m’aurait pas arrangé ? » déclare, très remonté, le leader de la course. Un épisode qui prouve en tout cas que Jalabert prend de l’assurance.

Jalabert contrôle

Jalabert Paris-Nice 95
Jaja maîtrise la course et ça, sans les mains (Graham Watson)

Leader serein, Jalabert laisse les baroudeurs chasser les étapes. En premier lieu, l’ancien champion du monde, Lance Armstrong qui devance à Saint-Etienne Thierry Bourguignon qui aurait volontiers apporté une victoire histoire de mettre du baume au cœur de sa formation, Le Groupement, qui traverse une période difficile. A Marseille, Marco Saligari offre à l’Italie son 1er succès d’étape sur cette course au soleil à la veille du week-end final. Jalabert contrôle à merveille la course, sur la route de Mandelieu et il laisse à Pascal Richard, qui n’est plus un danger au classement général, le soin de gagner l’étape. Ses adversaires au général se montrent remuants, mais le tarnais en personne endigue ces tentatives et, en patron, il règle le groupe des favoris en prenant la deuxième place au sommet du Grand-Duc. Il ne lui reste plus que le col d’Eze comme écueil à franchir.

Un succès fondateur

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Dans l’ascension du col d’Eze (Presse Sports)

Le temps de laisser Baldato triompher sur la promenade des anglais, lors de la demi-étape matinale, l’explication finale se joue donc sur les pentes du col d’Eze face au chronomètre. Avec 1’52’’ d’avance sur Bobrik au général, le maillot blanc aborde sereinement les 12,5 km du contre la montre final. Si le russe s’impose à l’étape, il ne reprend que 12 secondes à un brillant Jalabert qui comme la veille, prend la 2ème place de l’étape. Le mazamétain devance des spécialistes de l’exercice solitaire comme Zülle et Olano qui prennent respectivement les 3ème et 4ème place de l’étape comme du général. 3 ans après le succès de Jean-François Bernard, Laurent Jalabert devient le 12ème français à s’imposer sur la course au soleil : « Au palmarès, mon nom figure aux côtés de coureurs prestigieux, ça représente tellement de choses que j’ai du mal imaginer ce qui m’arrive. J’en avais rêvé, c’est fait. J’en suis fier » confie Jalabert après avoir gagné ce premier succès de grande envergure.
Un Jalabert qui prend donc une nouvelle dimension avec cette victoire, certains diront qu’elle est de nature à provoquer un déclic pour la suite de sa saison.  Mais de cela et du reste, nous en parlerons dans les prochaines semaines. A suivre…

Le tableau d’honneur

Etapes remportées par : Wilfried Nelissen (Bel-Lotto); Laurent Jalabert (Fra-Once); Wilfried Nelissen (Bel-Lotto); Lance Armstrong (Usa-Motorola); Marco Saligari (Ita-MG Technogym); Pascal Richard (Sui-MG Technogym); Fabio Baldato (Ita-MG Technogym); Vladislav Bobrik (Rus-Gewiss)

Le classement final

1. Laurent Jalabert (Fra-Once) 30h32’32

2. Vladislav Bobrik (Rus-Gewiss) à 1’40

3. Alex Zülle (Sui-Once) à 1’57

4. Abraham Olano (Esp-Mapei GB) à 2’30

5. Stéphane Heulot (Fra-Banesto) à 2’38

6. Roberto Petito (Ita-Mercatone Uno) à 3’03

7. Andreï Tchmil (Rus-Lotto) à 4’01

8. Viatscheslav Ekimov (Rus-Novell) à 4’23

9. Yvon Ledanois (Fra-Gan) à 4’35

10. Sergeï Outschakov (Ukr-Polti) à 4’50

Propos de Laurent Jalabert extraits du Livre d’or du cyclisme 1995 (Jean-Luc Gatellier, éditions SOLAR)