Bien qu’aujourd’hui la saison cycliste internationale se lance en Australie avec le Tour Down Under, qui ouvre le World Tour depuis 2008 déjà, pour les puristes c’est Paris-Nice qui marque le véritable coup d’envoi des grands rendez-vous de l’année. Il y a 25 ans la question ne se posait même pas, la course au soleil marquait plus que jamais le premier frisson de la saison. Pour ce cahier d’histoire, retour en 1992 avec une course au soleil qui remit au premier plan un des coureurs français des plus talentueux de l’époque, Jean-François Bernard.

La carte du parcours

La fiche de l’épreuve

50e Paris-Nice¹ (du 8 au 15 mars 1992)
8 étapes pour un total 1045,2 km
Départ de Fontenay-sous-Bois (Val de Marne)
Arrivée au sommet du col d’Eze (Alpes-Maritimes)
14 équipes
136 partants
106 coureurs classés

¹ Sur la carte officielle (ci-contre), il est mentionné 42e édition selon un décompte effectué depuis la renaissance de la course en 1951 sous le nom de Paris-Côte d’Azur (qui deviendra Paris-Nice en 1954). Lors de ses huit premières éditions (de 1933 à 1939, puis en 1946), la course s’appelait les « Six Jours de la Route ». 

Le contexte

Vainqueur l’année précédente, le suisse Tony Rominger compte bien doubler la mise sur la cinquantième édition de la course au soleil. Sur un Paris-Nice qui fait appel à ses classiques pour le parcours avec ses passages à Nevers ou Saint-Etienne, mais aussi ses arrivées au sommet au Mont-Faron et au col d’Eze, le suisse se prépare à faire face au vainqueur sortant du Tour de France, Miguel Indurain, qui revient ici après ses victoires en 1989 et 1990. L’espagnol se présente d’ailleurs à Fontenay-sous-Bois avec une belle équipe Banesto comptant dans ses rang des lieutenants de première classe comme Julian Gorospe et surtout Jean-François Bernard, ce dernier complètement relancé après une première saison au sein de l’équipe espagnole. Outre le duel annoncé entre Rominger et Indurain, les autres têtes d’affiches de cette course au soleil sont à chercher auprès de Charly Mottet ou encore de Rolf Gölz qui vient de dominer le Tour Méditerranéen après une échappée fleuve le premier jour, mais aussi chez les sprinteurs avec en particulier Mario Cipollini valeur montante de l’exercice. Enfin, les suiveurs et les spécialistes comptent bien avoir un œil attentif sur un jeune néo-pro français, Stéphane Heulot, qui un mois plus tôt pour sa première course professionnelle, s’est imposé sur la première étape de l’étoile de Bessèges.

Les temps forts

Ce coup-ci, pas de besoin de partager le premier maillot de leader pour Tony Rominger à l’issue du contre-la-montre inaugural. Si l’année précédente Thierry Marie et le suisse avaient été déclarés vainqueur a égalité, cette fois-ci Rominger devance de quatre secondes son dauphin du jour, qui n’est autre que Miguel Indurain, vainqueur du dernier Tour de France. Il n’y avait pas meilleure base pour lancer cette cinquantième course au soleil. Les deux jours suivant, à Nevers puis à Roanne, c’est un sprint massif qui vient décider du vainqueur de l’étape. A ce jeu-là, Mario Cipollini vient justifier sa réputation grandissante chez les spécialistes, en s’imposant. Vainqueur de deux étapes du Tour d’Italie, de Gand-Wevelgem ou du GP de l’Escaut l’année précédente, le beau gosse italien devance de peu Veenstra dans la Nièvre et plus largement dans la Loire le belge Capiot. Il récidivera à Marseille deux jours plus tard confirmant ici qu’il compte bien prendre du volume en 1992, avec le Tour de France en point de mire où il sait qu’il devra s’y imposer pour asseoir son rang de meilleur sprinteur du monde.

Entre les déboulés victorieux de celui que l’on commençait à surnommer « el magnifico », les favoris avaient rendez-vous autour de Saint-Etienne pour le contre-la-montre par équipes. Si en 1991 Tony Rominger avait profité de la supériorité de son ancienne formation Toshiba pour écraser l’exercice, le suisse qui a rejoint les rangs de l’équipe Clas, en est cette fois-ci le grand perdant. En cédant 44 secondes à l’équipe victorieuse, les italiens d’Ariostea, Rominger doit également concéder le même débours à Indurain, son rival, qui avec la Banesto s’incline pour 4 centièmes de seconde pour la victoire d’étape. L’espagnol se console néanmoins en prenant le maillot blanc de leader avec 4 secondes d’avance sur son lieutenant Jean-François Bernard, confirmant la belle impression collective dégagé par l’équipe espagnole.

Le Faron tournant de la course

C’est au dessus de la rade de Toulon que Paris-Nice commence à établir sa hiérarchie définitive. Ultra-dominateur sur ces mêmes pentes l’an dernier, Tony Rominger compte bien utiliser le Mont-Faron pour renverser la vapeur. Dès le pied de l’ascension le suisse accélère, mais voit revenir dans sa roue le leader en personne, Miguel Indurain. Mais Rominger insiste et parvient à décrocher l’espagnol de son sillage, qui coince dans les derniers hectomètres de la montée. Le porteur du maillot blanc est même débordé par son équipier, Jean-François Bernard, à qui Indurain laisse carte blanche. Au sommet du Faron, Rominger s’impose avec 14 secondes d’avance sur Bernard, qui s’empare à son tour du maillot de leader. Pour la première depuis 1988, le nivernais se retrouve en position de jouer la gagne sur une course de premier plan, de quoi lui redonner le sourire. En tout cas, Bernard peut bénéficier de toute la confiance de son équipe, car le lendemain, sur les pentes du Grand Duc au dessus-de Mandelieu-la-Napoule, il montre quelques limites que Rominger compte bien exploiter. Mais Bernard voit Miguel Indurain en personne lui prêter main forte en venant contrôler le suisse. Résultat à la veille de l’arrivée, alors que le jeune Stéphane Heulot confirme toutes les belles promesses entrevues en début de saison en gagnant cette étape, Bernard reste en tête de Paris-Nice en conservant 7 secondes d’avance sur Indurain et 11 sur Tony Rominger. Le col d’Eze jouera le rôle de juge de paix.

Sur les pentes du Mont-Faron, Jean-François Bernard prend le pouvoir sur ce Paris-Nice (Photo: Frédéric Mons)

Déjà vainqueur en 1990 sur les pentes du col niçois, Jean-François Bernard vient rappeler au monde du cyclisme qu’il est un des meilleurs rouleurs du monde, notamment lorsqu’il s’agit d’un contre-la-montre en côte. Il améliore son temps de 1990 de 36 secondes (NDLR: le contre-la-montre final du col d’Eze se disputait sur 12 kilomètres en 1990 et 1992) et devance nettement Tony Rominger de 23 secondes. C’est à la renaissance de Jeff à laquelle on assiste, ce Jeff qui avait écrasé de sa classe folle le contre-la-montre du Ventoux sur le Tour de France 1987, du temps où Bernard Hinault en avait fait son successeur légitime. Un Bernard heureux, comme il le confiait au mensuel Cyclisme International : « Ce Paris-Nice, le Faron et le col d’Eze, ça restera comme de grandes joies. J’ai toujours aimé cette course. Quand j’en prends le départ, je change mentalement. Elle me convient et j’ai gagné. Alors vraiment, je suis heureux. » Il confirme ici que son arrivée dans l’équipe Banesto y est pour beaucoup dans son retour au premier plan : « Mon transfert chez eux m’a surtout libéré du poids d’être leader unique. Quand tu connais des problèmes trois années d’affilée, c’est très difficile d’assumer des responsabilités de leader unique. Ça a été mon cas. Si j’avais eu à mes côtés, un Rominger ou un Mottet, cela se serait mieux passé. En quittant Toshiba (fin 1990), j’ai recherché une équipe où je n’aurais pas de pression, qui fasse le Tour, la coupe du Monde, qui dispose d’une bonne structure et qui soit bien reçue par les médias. Je crois que Banesto est une des deux ou trois formations qui correspondent à ce profil. J’apprécie surtout une personne comme Echavarri (le manager de l’équipe) qui m’a laissé revenir tranquillement à mon niveau sans me mettre la pression. » En s’imposant sur ce Paris-Nice, Jean-François Bernard posait là les bases d’un printemps exceptionnel où on le vit remporter ensuite le Critérium International, le Circuit de la Sarthe et finir troisième de Liège-Bastogne-Liège. Les espoirs les plus fous lui promettait de jouer la gagne sur le Tour d’Italie. Hélas, il dut renoncer à ce Giro où il devait partager les responsabilités avec Indurain et où ce dernier allait conquérir son premier maillot rose. Qu’importe, on retiendra qu’en ce beau printemps de 1992, Jean-François Bernard redonna naissance à Jeff.

Classement final :

1. Jean-François Bernard (Fra-Banesto) en 25h 27 min 57 sec
2. Tony Rominger (Sui-Clas) à 34 sec
3. Miguel Indurain (Esp-Banesto) à 1 min 17 sec
4. Jesus Montoya (Esp-Amaya) à 1 min 46 sec
5. Christophe Manin (Fra-RMO) à 2 min 14 sec
6. Rolf Gölz (All-Ariostea) à 2 min 38 sec
7. Jérôme Simon (Fra-Z) à 3 min 14 sec
8. Julian Gorospe (Esp-Banesto) à 3 min 17 sec
9. Oscar Vargas (Esp-Amaya) à 3 min 24 sec
10. Charly Mottet (Fra-RMO) à 3 min 29 sec

Etapes remportées par :

Tony Rominger (Sui-Clas) 1re et 6e étapes ; Mario Cipollini (Ita-GB MG) 2e, 3e et 5e étapes ; Ariostea (Ita) 4e étape contre-la-montre par équipes ; Stéphane Heulot (Fra-RMO) 7e étape, Adriano Baffi (Ita-Ariostea) 8e étape A ; Jean-François Bernard (Fra-Banesto) 8e étape B.

Leaders successifs :

Tony Rominger de la 1re à la 3e étape ; Miguel Indurain de la 4e à la 5e étape et Jean-François Bernard de la 6e à la dernière étape.

Photos: Frédéric Mons. Propos de Jean-François Bernard recueillis par Henri Montulet dans Cyclisme International N°82 d’avril 1992