Aujourd’hui, c’est le dimanche saint pour les cyclistes, avec le Tour des Flandres. Si vous considérez que le cyclisme est une religion, alors il ne peut en être autrement. Cette saison, nous fêtons la centième édition de cette course que beaucoup considère comme la plus belle des classiques. Sur les quatre-vingt-dix-neuf premières éditions, seuls trois français ont réussi le tour de force de se glisser au palmarès. Retour sur ses trois succès tricolores

1955 : Louison Bobet le précurseur

Champion prometteur dès ses premiers tours de roues chez les professionnels, Louison Bobet était un précurseur pour le cyclisme français, en matière d’entraînement ou de diététique,  dans le sillage d’un Fausto Coppi qu’il considérait comme un modèle. Cependant si ces premiers coups d’éclats dataient de 1948, avec deux victoires d’étapes dans un Tour de France dont il porta le maillot jaune avant d’échouer au pied du podium, Bobet dut attendre les années 50 pour embellir son palmarès. Vainqueur de Milan-San Remo et du Tour de Lombardie en 1951, il frisa la victoire dans le Tour des Flandres en 1952, vaincu par une crevaison à huit kilomètres de l’arrivée. Remportant les Tours de France 1953 et 1954 et le championnat du monde 1954, Bobet était au sommet de sa carrière en 1955, lorsque le natif de St-Méen-le-Grand prit le départ de son troisième Tour des Flandres.

Si depuis 2012 le Ronde boude le mur de Grammont, celui-ci servit de rampe de lancement pour l’échappée décisive ce dimanche 27 mars 1955. A l’initiative de Bernard Gaulthier, quatre coureurs se portèrent en tête de course, à soixante kilomètres de l’arrivée. En compagnie du français, nous trouvions trois grands champions du moment, Hugo Koblet, Rik Van Steenbergen et le champion du monde, Louison Bobet. Échappée royale donc et voie du même sort pour Bobet qui avec Gaulthier, pouvait compter sur un équipier du groupe Mercier. Ce quatuor comptait encore une minute et vingt secondes à quinze kilomètres de la ligne sur un groupe composé, notamment, de Germain de Rijcke, Valère Ollivier et Roger Decock, dont la poursuite acharnée les verra mourir à moins de deux-cents mètres des hommes de tête sur la ligne d’arrivée. La victoire se disputa entre les quatre hommes échappés depuis le Grammont et grâce au sacrifice de Bernard Gauthier qui attaqua dans la montée précédent la dernière ligne droite, Louison Bobet disposa de Koblet et de Van Steenbergen. Une victoire prestigieuse pour le champion du monde breton, dont le début de saison fut marqué par deux abandons, au Grand Prix de l’Echo à Alger et sur le Paris-Nice.

Photo : l'Equipe
Photo : l’Equipe

Si Bobet devait sa victoire en partie à Gaulthier, il pouvait également remercier un autre équipier, le belge De Baere. Pourquoi ? Parce que celui-ci, sous les ordres de l’emblématique directeur sportif  de Mercier Antonin Magne, renonça à porter réclamation auprès du jury des commissaires. Et pourtant, il aurait pu car les quatre échappés franchirent un passage à niveau fermé, ce qui selon le règlement devait conduire au déclassement des quatre premiers. Sans cette réclamation, le résultat fut entériné, au grand dam des supporters de De Baere, ce modeste coureur belge respectueux de son leader Bobet et de son directeur sportif. Ainsi, Bobet apporta à la France son premier Tour des Flandres.

1956 : La surprise Forestier

Une semaine après le succès de Bobet aux Flandres en 1955, le solide coureur lyonnais Jean Forestier s’imposa sur les pavés du nord de Paris-Roubaix, offrant au cyclisme français un doublé d’envergure. Doublé qui ouvra l’appétit de nos tricolores à l’horizon des classiques flandriennes en 1956, qui furent plus nombreux sur la ligne de départ du Tour des Flandres. L’un d’entre eux prépara diablement bien son affaire en se présentant plusieurs jours en amont en Belgique, le lyonnais Jean Forestier. Installé dans une auberge à proximité de Gand, Forestier passa plusieurs journées à s’entraîner sur les monts pavés, ainsi qu’à sauter les trottoirs, exercice indispensable si vous voulez prétendre à frotter aux abord des monts flandriens.

Photo: l'Equipe
Photo: l’Equipe

Si Fred De Bruyne se montra très fort dans la zone des monts, en attaquant solidement à quarante kilomètres de la ligne et en se faisant reprendre à quatre bornes de la lignes, la course semblait finalement s’offrir aux routiers-sprinters encore présent dans le peloton principal. La suite, c’est Jean Forestier qui l’a confia au journaliste Pierre Chany : « J’avais failli abandonner à soixante kilomètres de l’arrivée à Gentbruggel. Après le dernier mont, je ne voyais plus clair. J’ai continué pour l’honneur, car tous les français ou presque (trois d’entre eux se trouvaient dans le final, Forestier donc, mais aussi Bernard Gaulthier et Jacques Dupont), avaient disparu, éjectés par l’Edlaere et Kwaremont. Sur la fin, j’ai laissé les belges courir derrière De Bruyne et j’ai vu se suicider Van Steenbergen. Entre De Bruyne et lui, c’était la guerre totale ! A quatre cent mètres de la ligne, un bref ralentissement s’est produit. Le sprint allait commencer. Alors, j’ai démarré une seconde avant les autres, sans réfléchir, mu par un réflexe heureux. J’ai appuyé à fond sur les pédales, j’ai fermé les yeux, j’ai senti une immense douleur monter en moi…J’avais gagné ! »

Vainqueur devant Stan Ockers et Van Steenbergen, Forestier ouvrait la voie à Louison Bobet qui s’imposait en suivant dans Paris-Roubaix, soit le doublé inverse de l’année précédente. Et à l’époque, nul ne pensait en France qu’il aurait fallu attendre vingt-six ans à Bobet pour voir un compatriote, Bernard Hinault, lui succéder sur le vélodrome de Roubaix et trente-six ans, à Jean Forestier pour Jacky Durand en faire de même au Tour des Flandres.

1992 : Jacky sort du rang

Quiconque écoutant Jacky Durand aux commentaires sur Europsort ne l’entendra jamais dénigrer ces hommes, qui le baisser du drapeau venu, se lancent dans ces exercices que tout bon commentateur appellera « l’échappée matinale » (appellation d’origine contrôlée). Vous savez, ces échappées que l’on veut vouées à l’échec et qui rarement font mouche. Le mayennais ne les dénigrera jamais, car c’est de cette façon qu’il façonna le plus beau fleuron de son palmarès, par ailleurs bien fourni pour un baroudeur.

Ce dimanche 5 avril 1992, Jacky Durand prend pour la deuxième fois le départ du Tour des Flandres, après une première expérience l’année précédente qui s’arrêta au deuxième ravitaillement, usé par les rudes batailles que s’infligent les coureurs aux abords de chacun des monts. Cette fois-ci, pas question de subir la nervosité du peloton et alors qu’il reste 217 kilomètres de course, le voici parti à l’aventure avec deux belges Patrick Roelandt et Hervé Meyvisch et un suisse, le solide rouleur Thomas Wegmuller, 3ème de Paris-Roubaix 1988 et vainqueur du Grand-Prix des Nations 1990. Après cent dix kilomètres de course, ce quarté de tête atteignit son avance maximum, vingt et une minutes sur un peloton qui ne semblait guère s’inquiéter. Si très vite Roelandt puis Meyvisch lâchèrent prise, Durand et Wegmuller défendirent avec vigueur leurs chances dans le secteur stratégique des monts. Dans le peloton, un homme cristallise toutes les attentions, le tenant du titre Edwig Van Hooydonck, si bien que peu d’équipes eurent le courage de mener une véritable chasse, de peur que le maître du Bosberg (c’est dans ce mont que le belge construisit ses deux victoires) les domine à nouveau. Seule l’équipe Ariostea, pour le compte de Sörensen, prit les commandes du peloton, mais de façon trop sporadique, si bien qu’au pied du Grammont, Durand et Wegmuller caracolent encore en tête. C’est à ce moment-là que les téléspectateurs de l’Eurovision découvrirent les deux échappés, le réalisateur de la VRT (la télévision belge d’expression flamande) préférant se focaliser sur les favoris, le trop grand écart ne lui permettant pas de couvrir la tête de course et le peloton. C’est là que Fondriest et Van Hooydonck partirent en contre, décidés de mettre fin à la fière échappée de Wegmuller et Durand. Ce dernier à onze kilomètres de la ligne aux abords du Bosberg, se retrouve seul en tête, Wegmuller ayant rendu les armes. S’en suit un dernier baroud pour le mayennais qui atteignit Meerbeke en formidable vainqueur en devançant de quarante-huit secondes son valeureux compagnon d’échappée Thomas Wegmuller et d’une minute quarante-quatre Van Hooydonck et Fondriest.

De quoi rentrer et rester dans la légende, car à ce jour, Jacky Durand reste l’ultime vainqueur français du Ronde Van Vlaanderen. Frédéric Moncassin en 1997 et Sylvain Chavanel en 2011 en terminant deuxième ont bien failli lui retirer ce titre honorifique de « dernier vainqueur français » de l’épreuve. Pas sûr que cela aurait dérangé Durand, qui doit espérer ne pas à avoir attendre autant que Jean Forestier pour que cela se produise enfin.

Ouvrage de référence : L’album 92 du Cyclisme – Pierre Chany – Les éditions du trophée