[dropcap size=big] »J[/dropcap]e vous parle d’un temps que les jeunes de moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » le temps où le peloton savait encore se mobiliser pour défendre l’un des siens mais aussi ses interêts. Excepté le seïsme Festina en 1998 (où l’on vit le peloton mettre pied à terre à Tarascon-sur-Ariège ou Saint-Jorioz tout en montrant quelques signes de désaccord), jamais l’ensemble des coureurs s’est montré aussi solidaire que depuis le Tour de France 1991. Sans tomber dans l’écueil du « c’était mieux avant » force est de constater qu’aujourd’hui ce type de mobilisation est devenue quasi inexistante. Ce début de saison 2016 en est une illustration, les nombreux accidents impliquant des motos qui se sont produits (en Belgique notamment), n’ont pas vu le peloton vivement protester, si ce n’est par le biais des réseaux sociaux. Le changement d’horaire du dernier championnat de France en est un autre exemple, festival de tweets de protestation mais au matin de l’épreuve… rien. Mais revenons à notre Tour 91, à côté de cette grève de Pau, les coureurs nous offraient ensuite une formidable étape, décidément il se passe toujours quelque chose sur ce Tour.

Un peloton frondeur

Urs Zimmerman, troisième du Tour en 1986, n’aime pas l’avion. Le long transfert entre Saint-Herblain et Pau étant prévu par les airs, le suisse décida de se rendre au pied des Pyrénées en voiture. Le règlement interdisant aux concurrents d’user d’un moyen de transport différent que celui imposé par l’organisateur, Zimmerman fut exclu du Tour. Cela n’empêcha pas celui qui portait les couleurs de l’équipe Motorola de se présenter sur la ligne de départ au lendemain du repos pour poursuivre le Tour. Ses concurrents et néanmoins compagnons de route refusèrent dans un premier temps de s’élancer sans lui. Devant cette marque de solidarité, l’organisation et le jury des commissaires décidèrent de réintégrer le suisse. Mais le peloton avait une autre revendication, depuis le début de la saison il protestait contre le port du casque obligatoire (autre temps, autre mœurs) et si sur Paris-Nice il obtenait un assouplissement de la règle en autorisant les casques à boudins (le port obligatoire imposant jusque-là les casques à calotte rigide), sur ce Tour de France devant la chaleur attendue en montagne, les coureurs voulait avoir le libre choix quant au port ou non du casque. Cette fois-ci les instances ne plièrent pas, mais cela n’empêcha pas les coureurs de s’élancer sans casques. Les sanctions étaient minces, si ce n’est l’acquittement de l’amende trois-cents francs suisses. Une façon de couper la poire en deux, les coureurs évoluaient tête nue et les instances remplissaient les caisses, car tout au long de ce Tour elles décidèrent de maintenir les amendes.

Mottet double la mise et Leblanc venge Poulidor

Mais cette étape resta aussi dans les mémoires en raison de son animation, car dès le cinquantième kilomètre de course en direction de Jaca en Espagne, Luc Leblanc lança une offensive d’envergure embarquant notamment avec lui Andy Hampsten, Maurizio Fondriest, Jan Nevens, Pascal Richard, le repêché Urs Zimmerman, les équipiers de maillot jaune Bruno Cornillet et Jérôme Simon, son frère Pascal (équipier de Leblanc) et le maillot vert (!) Djamolidine Abdoujaparov. Comme quoi Peter Sagan n’a finalement rien inventé. Dans les rampes du col du Soudet, le premier du Tour 91, Leblanc haussa le rythme avec dans sa roue Hampsten, Richard, Fondriest et Nevens. Dans le peloton, où LeMond ne semblait s’inquiéter outre mesure de cette échappée, Charly Mottet partit en contre et rejoignit le groupe de tête avant l’ascension du col du Somport qui marque la frontière entre la France et l’Espagne.

Deuxième succès consécutif pour Charly Mottet (Photo: Presse Sports)
Deuxième succès consécutif pour Charly Mottet (Photo: Presse Sports)

Dans le final, alors que l’avance dépassait les sept minutes, Leblanc, Richard et Mottet s’envolaient à l’avant de la course. Placé au général, Luc Leblanc était en passe de prendre le maillot jaune, Charly Mottet le savait et l’exhorta à rouler dans le final comme le rapporte le numéro d’après Tour de Vélo Magazine : « Roule ! Tu vas prendre le maillot jaune et tu vas voir comme c’est beau. Des étapes tu auras le temps d’en gagner… » Et voici comment les deux français se partagèrent les bouquets à Jaca, à Mottet l’étape, à Leblanc le maillot jaune. Restait au suisse Pascal Richard le maillot à pois, maigre consolation. Et le peloton ? A aucun moment il ne fut en mesure de revenir. LeMond ? Trop isolé, ses meilleurs sherpas (Robert Millar et Atle Kvalsvoll) traînaient les séquelles de mauvaises chutes subies en première semaine, ses autres équipiers Boyer, Duclos-Lassalle ou Cornillet et Simon (ces derniers un temps échappés) firent au mieux, mais sans empêcher leur leader de perdre le maillot jaune. Les Banesto en surnombre (six) auraient pu prendre la course en main, mais seul Indurain sorta dans le final inspiré par l’air de sa Navarre natale, quand son équipier Jean-François Bernard confia aux journalistes que tout le monde était à fond. Le tout pour le plus grand bonheur de Luc Leblanc, l’histoire était belle, en prenant le maillot jaune il vengeait ainsi un Limousin comme lui, Raymond Poulidor, qui lui n’a jamais porté le précieux paletot. Une des ces histoires dont la légende du Tour de France raffole.

Les classements

12e étape Pau-Jaca 192 km

  1. Charly Mottet (Fra-RMO) en 5h 15 min 22 sec
  2. Pascal Richard (Sui-Helvetia) m.t
  3. Luc Leblanc (Fra-Castorama) à 2 sec
  4. Maurizio Fondriest (Ita-Panasonic) à 2 min 6 sec
  5. Andy Hampsten (EUA-Motorola) m.t
  6. Eduardo Chozas (Esp-ONCE) à 6 min 21 sec
  7. Miguel Indurain (Esp-Banesto) à 6 min 49 sec
  8. Frédéric Vichot (Fra-Castorama) à 6 min 55 sec
  9. Claudio Chiappucci (Ita-Carrera) m.t
  10. Jan Nevens (Bel-Lotto) m.t
Leblanc vire au jaune et avec le sourire (Photo: Henri Besson - Miroir du Cyclisme)
Leblanc vire au jaune et avec le sourire (Photo: Henri Besson – Miroir du Cyclisme)

Classement général

  1. Luc Leblanc (Fra-Castorama) 51h 35 min 46 sec
  2. Greg LeMond (EUA-Z) à 2 min 35 sec
  3. Charly Mottet (Fra-RMO) à 3 min 52 sec
  4. Maurizio Fondriest (Uta-Panasonic) à 4 min 22 sec
  5. Miguel Indurain (Esp-Banesto) 4 min 44 sec
  6. Pascal Richard (Sui-Helvetia) 5 min 17 sec
  7. Jean-François Bernard (Fra-Banesto) à 5 min 46 sec
  8. Andy Hampsten (EUA-Motorola) 6 min 9 sec
  9. Gianni Bugno (Ita-Gatorade) à 6 min 26 sec
  10. Pedro Delgado (Esp-Banesto) à 7 min 5 sec

Maillot vert: Djamolidine Abdoujaparov (URSS-Carrera)

Maillot à pois: Pascal Richard (Sui-Helvetia)