Il ne vous aura pas échappé que nous fêtons cette année le centième Tour d’Italie. Faisant jouer la synergie de groupe, en complément de la diffusion en clair sur la chaîne l’Équipe, notre grand quotidien sportif national relaie enfin correctement le plus romantique des grands tours avec chaque jour, deux ou trois pages consacrées à la course au maillot rose. De nombreuses rétrospectives ou articles sont également revenus sur les grands moments de l’histoire du Giro, notamment sur les performances françaises et les victoires de Jacques Anquetil ou de Bernard Hinault. Ces deux-là sont, avec Laurent Fignon, les seuls coureurs tricolores à avoir accroché à leur palmarès ce grand tour désormais fort de cent éditions. Car oui, Laurent Fignon a bien remporté ce Tour d’Italie. Beaucoup d’articles ou de témoignages reviennent sur le Giro 1984 que le parisien s’est littéralement fait voler au profit de Francesco Moser. Peu en revanche, reviennent sur sa victoire au classement final en 1989. Et pourtant, celle-ci est un des points d’orgues d’une de ses plus belles saisons, celle où on le vit obtenir le rang de numéro un mondial.

Après l’avoir porté en 1982 et 1984, Laurent Fignon emmènera cette fois-ci le maillot rose jusqu’à l’arrivée finale (Photo: Olympia)

Pourtant il était loin d’être acquis pour Fignon d’accrocher le Tour d’Italie à son tableau de chasse, pour la simple et bonne raison que marqué par cette funeste édition de 1984 pour lui, le parisien ne comptait pas remettre les pieds sur la botte italienne pour les trois semaines du Giro. Mais après avoir vu Fignon remporter en 1988 et 1989 Milan-San Remo, l’organisateur du Tour d’Italie, le fameux Vincenzo Torriani, fit des pieds et des mains pour inviter l’équipe Super U de Cyrille Guimard au départ du Giro. Même en sortant son carnet de chèque, ce fut une tâche difficile pour Torriani, Laurent Fignon ne souhaitant donc plus participer au Giro, ne voulant plus de ce Grand Tour où, selon ce qu’il avait vécu en 1984, l’organisateur était capable de favoriser outrancièrement les gloires locales (en l’occurrence Francesco Moser cette année-là). Mais comme il le racontera dans sa biographie¹, Laurent Fignon était quelque part intrigué par la sympathie désormais affichée de Torriani dont chacun n’ignorait qu’il n’appréciait guère les champions étrangers. Il faut dire que le parcours s’annonçait comme l’un des plus exigeants depuis de nombreuses années. Aucun jour de repos, de difficiles étapes de montagne concentrées en six jours, « un Giro que Moser n’aurait jamais pu gagner » disait à l’époque le jeune champion du monde, Maurizio Fondriest.

La victoire de la régularité

Ce Giro, Laurent Fignon l’emportera non pas en le dominant comme il put le faire sur le Tour de France 1984, mais en jouant sur sa classe et en étant régulier d’un bout à l’autre de l’épreuve qui prit fin cette année-là à Florence. Sur les premières étapes, Fignon se montra à la hauteur de l’ensemble de ses adversaires comme Stephen Roche, Luis Herrera, Erik Breukink, Urs Zimmermann, Flavio Giupponi ou encore Maurizio Fondriest. Il terminait sixième sur les pentes de l’Etna, gravit dès le deuxième jour de course, où le tenant du titre Andy Hampsten perdit pied. Fignon céda ensuite un peu de terrain sur le contre-la-montre par équipes, remporté par la formation Ariostea, où son équipe Super U ne prit que la septième place, avant quelques jours plus tard, de limiter les dégâts en finissant septième en haut du Gran Sasso d’Italia.

Cinquième sur le contre-la-montre de Riccione, Laurent Fignon renoue avec de belles sensations contre le chrono (Photo: Olympia)

Tout ceci lui permettait de pointer à la cinquième place du classement général à trente-six secondes seulement du maillot rose, le portugais Acacio Da Silva, au crépuscule de la première semaine. Le premier contre-la-montre individuel disputé le dixième jour lui permettait même de progresser dans la hiérarchie en grimpant à la troisième place du général, une minute et une seconde derrière Erik Breukink qui s’emparait du maillot rose et le revenant Stephen Roche, deuxième à quarante-six secondes du leader. Une première partie de Giro disputé donc sans encombres pour le parisien.

Des jambes de feu dans les Dolomites

C’est à partir des Dolomites que Fignon commença à construire sa victoire finale. Après avoir terminé deuxième aux Trois Cimes du Lavaredo derrière Herrera, c’est à Corvara Alta Baldia qu’il s’emparait du maillot rose, à l’issue de la plus belle étape de ce Giro. C’est sur les pentes de la terrible Marmolada, noyée dans le brouillard et la neige fondue que Fignon entamait son offensive, à soixante kilomètres de la ligne. Pour braver cette météo terrible qu’habituellement il détestait tant, Laurent Fignon avait une botte secrète ou plus précisément son masseur, le fidèle Alain Gallopin en avait une. Pour lutter contre le froid celui-ci proposa à son champion de le frictionner avec un baume chauffant, le Kramer, dont il en existait trois sortes, le jaune, l’orange et le rouge, ce dernier étant le plus chaud des trois. Comme il le confiait dans sa biographie¹, Laurent Fignon ne supportait habituellement même pas le jaune, c’est dire la tâche ardue qui s’annonçait pour Gallopin de convaincre le coureur. Mais devant l’insistance de son masseur, Fignon lui fit confiance et accepta d’être massé avec l’indice intermédiaire de couleur orange. Malicieux, Gallopin allait passer, sans le dire à Fignon, finalement le rouge. Le futur maillot rose avait donc littéralement des jambes de feu ce jour-là.

Sur les pentes de la Marmolada, Laurent Fignon allait bientôt porter une attaque décisive (Photo: Olympia)

En attaquant si loin de la ligne, il inquiéta d’abord Guimard, devant la route restant à effectuer avec notamment la montée du Pordoi et du Campolongo. Mais au fur et à mesure de la chevauchée de son coureur, le technicien nantais retrouvait là son champion, celui qui cinq ans auparavant écrasait le Tour de France. Seuls Herrera et Breukink arrivaient dans un premier temps à suivre le français, mais victime d’une crevaison dans la descente de la Marmolada, le colombien se retrouvait distancé. Puis ce fut au tour de Breukink de lâcher prise, non pas sur ennui mécanique, mais sur une bonne panne de cuisse qui lui valut de perdre cinq minutes et son beau paletot de leader. Dans l’ultime ascension, Fignon vit revenir Giupponi, Chioccioli, Giovanetti, Conti, Zimmerman et Hampsten. Qu’importe pour le français qui fut battu à l’arrivée par Flavio Giupponi, l’essentiel était sauf avec sa prise de pouvoir. Au général il possédait près de deux minutes d’avance sur le vainqueur de l’étape et deux minutes trente sur Hampsten, de quoi gérer la dernière semaine.

Une attaque sur les terres de Fausto Coppi

Laurent Fignon allait néanmoins alterner le chaud et le froid dans la dernière ligne droite de ce Giro. Gêné par une crise d’arthrose à l’épaule (conséquence d’une chute à ski lorsqu’il était enfant) il accusa une défaillance dans le contre-la-montre en côte du Monte Generoso où il céda une minute et quarante-cinq secondes de retard sur le vainqueur de l’étape, le colombien Herrera. Néanmoins, il limita les dégâts sur Giupponi en ne lui cédant qu’une trentaine de secondes. Voyant que la presse italienne le considérait comme un leader fragile, il attaquait le lendemain dans le final de l’étape de Tortona, précisément à Castellania là où Fausto Coppi vit le jour. En voyant Fignon attaquer sur les terres du campionissimo, les italiens voyaient là un symbole très fort, mais le maillot rose avoua humblement qu’il ignorait que Coppi était né là où il avait attaqué. Il le fit avant tout car les circonstances de courses s’y prêtaient pour lui.

Flavio Giupponi, dernier adversaire de Laurent Fignon mais qui ne put rien face à la supériorité du maillot rose. (Photo: Olympia)

Il ne restait à négocier que la traversée des Apennins avec deux étapes délicates à disputer. Un terrain que ses adversaires, qui semblaient résignés, ne mirent pas à profit pour déstabiliser le maillot rose. Si bien qu’à la Spezia, terme de la première des deux étapes de ce massif, il s’imposait au sprint après avoir été distancé à cinq kilomètres de l’arrivée. Le lendemain, il finissait troisième de l’étape de Prato remportée par Gianni Bugno, malgré une petite frayeur dans la descente de la Pruneta où il perdait le contrôle de son vélo pour finir contre un muret. Chute finalement sans conséquence pour Fignon qui en terminant troisième à l’arrivée, s’assurait même la prise de quelques secondes supplémentaires de bonifications à la veille de l’arrivée finale.

Et c’est par un long contre-la-montre de 54 kilomètres que se conclut ce Tour d’Italie entre Prato et Florence. Et cette fois-ci, contrairement à ce qui s’était produit cinq ans auparavant, pas d’hélicoptères pour entraver la progression du maillot rose. Fignon cinquième de l’étape ne céda qu’une quinzaine de secondes à Giupponi, conservant sur ce dernier une minute quinze au classement général final. Le français tenait-là sa revanche sur le Giro, sur Torriani et sur cette Italie qui après avoir été une terre maudite, allait devenir une terre de résurrection avec ses deux Milan-San Remo et ce Tour d’Italie gagnés. Une Italie où trois ans plus tard il allait finir sa carrière professionnelle aux côtés de Gianni Bugno chez Gatorade. Une Italie qui depuis le 11 juin 1989 n’a plus vu de coureur français ramener un maillot rose à l’arrivée. Si on retient trop facilement les défaites de Laurent Fignon, il ne faut surtout pas oublier qu’il est le dernier vainqueur français du Giro. Et ça, c’est de nature à classer un champion.

¹ Nous étions jeunes et insouciants (éditions  Grasset)


Le Giro 1989 en bref

72e Giro d’Italia (21/05/1989 au 11/06/1989)

Départ de Taormina en Sicile, arrivée à Florence en Toscane. Incursion en Suisse pour le contre-la-montre entre Mendrisio et le Montée Generoso.

3418 km en 22 étapes

197 partants, 141 classés

Création de l’intergiro

Introduction cette année-là de l’Intergiro, un classement annexe disputé au temps et mis en place par l’organisation pour animer la course. Les étapes du Giro ayant la réputation de se disputer sur un rythme plutôt tranquille en début de course, ce classement permit de créer une animation, en général à mi-course ou alors à proximité de la prise d’antenne de la RAI. Chaque jour un sprint intermédiaire était disputé et comme pour le classement général, les temps de chaque coureur étaient additionnés pour attribuer un maillot distinctif de couleur bleue. À noter que les six premiers de ces arrivées volantes se voyaient attribuer des bonifications pour ce classement spécifique, ce qui pouvait offrir des sprints très disputés. Ce classement allait disparaître à l’issue du Giro 2005.

La neige stoppe les coureurs

Une étape fut annulée, la seizième prévue entre Trente et Santa Caterina Valfurva comportant le passage du terrible Gavia. Mais les très mauvaises conditions climatiques et un glissement de terrain qui obstruait la route du Giro, allait avoir raison d’une étape où aucun itinéraire alternatif ne fut possible.

Les soviétiques découvrent le Giro

Pour la première fois, des ressortissants de l’URSS allaient prendre part au Tour d’Italie, au sein de l’équipe Alfa-Lum. Enregistrée à la fédération de San Marin, financée par un fabricant de portes fenêtres et soutenue par le constructeur Ernesto Colnago, cette formation fit le pari en 1989 de n’employer que des coureurs du bloc soviétique. Ce qui permettra à ces derniers de devenir professionnels et de découvrir les routes des grands tours, car outre ce Giro 1989, Alfa-Lum fut présente cette année-là sur la Vuelta. Avant d’y revenir, comme sur le Giro en 1990 avant d’aller ensuite sur le Tour de France, offrant-là par ailleurs l’opportunité à Dimitri Konyshev de devenir le premier soviétique à remporter une étape (à Pau).

Étape par étape

Étapes Vainqueur Maillot rose
1re étape Taormina – Catane Jean-Paul van Poppel Jean-Paul van Poppel
2e étape Catane – Etna Acácio da Silva Acácio da Silva
3e étape Villafranca Tirrena – Messine CLM Ariostea Silvano Contini
4e étape Scilla – Cosenza Rolf Jaermann Silvano Contini
5e étape Cosenza – Potenza Stefano Giuliani Silvano Contini
6e étape Potenza – Campobasso Stephan Joho Silvano Contini
7e étape Isernia – Rome Urs Freuler Silvano Contini
8e étape Rome – Gran Sasso d’Italia John Carlsen Erik Breukink
9e étape L’Aquila – Gubbio Bjarne Riis Acácio da Silva
10e étape Pesaro – Riccione CLM Lech Piasecki Erik Breukink
11e étape Riccione – Mantoue Urs Freuler Erik Breukink
12e étape Mantoue – Mira Mario Cipollini Erik Breukink
13e étape Padoue – Tre Cime di Lavaredo Luis Herrera Erik Breukink
14e étape Misurina – Corvara Alta Badia Flavio Giupponi Laurent Fignon
15e étape A Corvara Alta Badia – Trente Jean-Paul van Poppel Laurent Fignon
15e étape B Trente – Trente Lech Piasecki Laurent Fignon
16e étape Trente – Santa Caterina Valfurva Étape annulée Laurent Fignon
17e étape Sondrio – Meda Phil Anderson Laurent Fignon
18e étape Mendrisio (SUI) – Monte Generoso (SUI) CLM Luis Herrera Laurent Fignon
19e étape Meda – Tortona Jesper Skibby Laurent Fignon
20e étape Voghera – La Spezia Laurent Fignon Laurent Fignon
21e étape La Spezia – Prato Gianni Bugno Laurent Fignon
22e étape Prato – Florence CLM Lech Piasecki Laurent Fignon

Classement final

1. Laurent Fignon (Fra – Super U) en 93h30’16’’ 2. Flavio Giupponi (Ita – Malvor) à 1’15’’ 3. Andy Hampsten (EU – 7 Eleven) à 2’46’’ 4. Erik Breukink (PB – Panasonic) à 5’2’’ 5. Franco Chioccioli (Ita – Del Tongo) à 5’43’’ 6. Urs Zimmerman (Sui – Carrera Jeans) à 6’28’’ 7. Claude Criquiélion (Bel – Hitachi) à 6’34’’ 8. Marco Giovanetti (Ita – Seur) à 7’44’’ 9. Stephen Roche (Irl – Fagor-MBK) à 8’9’’ 10. Marino Lejarreta (Esp – Caja Rural) à 8’9’’ 11. Vladimir Pulnikov (Urss – Alfa Lum) à 9’50’’ 12. Roberto Conti (Ita – Selca) à 10’3’’ 13. Phil Anderson (Aus – TVM) à 12’6’’ 14. Jesper Skibby (Dan – TVM) à 12’13’’ 15. Moreno Argentin (Ita – Gewiss-Bianchi) à 12’16’’

Classement par points (maillot cyclamen) Giovanni Fidanza

Classement du meilleur grimpeur (maillot vert) Luis Herrera

Classement Intergiro (maillot bleu) Jure Pavlic

Classement du meilleur jeune (maillot blanc) Vladimir Pulnikov

Classement par équipes Fagor – MBK