Lorsque l’on abuse d’un anglicisme qui veut rendre notre vocabulaire faussement moderne, on peut parler de sujet « touchy » quand on évoque le dopage mécanique dans le sport cycliste. Il n’y a qu’à voir la volée de bois vert que ramasse par exemple le journaliste Thierry Vildary, quand celui-ci livre dans Stade 2 des enquêtes sur ce thème. Ce sujet délicat, Philippe Brunel en a fait le centre de son nouvel ouvrage, « Rouler plus vite que la mort » sorti aux éditions Grasset le 10 janvier dernier.

Depuis que les soupçons de dopage mécanique pèsent sur les pelotons, un homme se retrouve au centre de toutes les attentions, le fameux ingénieur hongrois Istvan Varjas. Celui-ci raconte qu’en 1998 quelqu’un l’aurait payé 2 millions de dollars pour obtenir une de ces inventions, un moteur miniature que l’on peut cacher dans un cadre de vélo, mais aussi et surtout son silence sur son sujet. A la lecture du bouquin de Brunel, l’on comprend vite que l’ombre de Lance Armstrong plane autour de Varjas. Comme il l’a confié à nos confrères du Parisien, le journaliste explique que pour écrire son livre et délivrer le récit de son enquête, il a procédé à une « juxtaposition des faits, à un collage et une collision d’image laissant au lecteur avoir son propre avis sur le sujet ». Au crédit de Brunel, les images rétrospectives de la vélocité stupéfiante d’Armstrong sur les pentes de Sestriere en 1999 ou encore de Luz-Ardiden en 2003 continuent d’interpeller sur cette domination outrancière que seul l’usage de produits interdits ne suffit pas aux yeux de certains.

L’ombre d’Armstrong plane-t-elle sur le dopage mécanique? (© Olivier Perrier/ Le Dérailleur)

Ce livre en tout cas se dévore vite, comme un roman que l’on démarre et dont on veut connaître rapidement la fin. Brunel y raconte ses différents rendez-vous avec Varjas, en Hongrie mais aussi en Italie ou encore en France où le journaliste essaie de percer le mystère autour de ce personnage. Il y reprend également quelques aspects de la vie d’Armstrong révélé par les nombreux ouvrages consacrés au Texan depuis près de cinq ans et sa descente aux enfers. Néanmoins les lecteurs, aimant la précision, relèveront justement au sujet de l’américain quelques incohérences dans les écrits de Brunel. Témoin cet épisode où l’épouse de Greg LeMond, Kathy, reçut un coup de téléphone de Lance Armstrong après l’abandon de son mari dans une étape du Tour. Le texan avait tout simplement pris une option sur la maison qu’occupait les LeMond à Courtrai en Belgique, pendant la saison européenne en arguant que le triple vainqueur du Tour était, selon les mots du jeune champion du monde en titre « désormais fini ! » Si cette anecdote du coup de fil a déjà été évoquée dans le passé par Kathy LeMond, Brunel la situe après l’abandon de LeMond au lendemain de sa terrible défaillance dans l’étape de Sestriere en… 1994! Alors que celle-ci avait eu lieu en 1992… Si c’est en effet l’année suivant le titre mondial d’Armstrong, que le renoncement de LeMond en question eu lieu, c’était sur une route de Normandie, dans la sixième étape du Tour de France, poussant son jeune compatriote à s’emparer de son téléphone.

Néanmoins, cela n’entache pas le reste du livre, qui faute de preuves irréfutables, laisse penser que le dopage mécanique n’est pas seulement qu’un fantasme comme veulent bien le dire ces défenseurs auto-proclamés du cyclisme qui ne supportent que l’on s’attarde de trop sur les zones d’ombres de ce sport. Et comme le dit Brunel, chacun se fera son opinion, mais depuis vingt ans nous avons appris qu’il n’était pas bon d’avancer avec des œillères.

Rouler plus vite que la mort – Philippe Brunel – Editions Grasset, 198 pages, 18 euros. Disponible en librairie